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Histoire d’un oracle

Ou la chronique des mesures prises par un ministre de l’Éducation nationale, par Pierre Madiot

26 janvier 2006

Il y a un peu plus d’un an, Pierre Madiot s’attendait "à une remise en cause des tout récents programmes du primaire"... On voit que la réalité risque bien de dépasser ses craintes les plus pessimistes... [ Relire cet article ]

« En 1593, le bruit courut que les dents étant tombées à un enfant de Silésie, âgé de sept ans, il lui en était venu une d’or à la place d’une de ses grosses dents. » Un professeur en médecine, un historien et quelques autres grands hommes rédigèrent de savants rapports et quelques doctes répliques. « Quand un orfèvre l’eut examinée, il se trouva que c’était une feuille d’or appliquée à la dent, avec beaucoup d’adresse ; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l’orfèvre. » Cette anecdote racontée par Fontenelle [1] a inspiré à Pierre Madiot ce petit conte pittoresque.


Vers la fin de l’an 2005, le bruit courut que les enfants que l’école n’avait pas réussi à instruire, et qui rejoignaient de ce fait les rangs de la racaille, avaient été victimes de la « méthode globale ». D’éminents professeurs avaient, depuis longtemps, disputé sur la question de savoir comment l’on devait apprendre à lire. La querelle reprit de plus belle lorsque le ministre décréta que, désormais, les maîtres se plieraient à la règle qui veut qu’on lise de gauche à droite et de haut en bas en déchiffrant des mots composés de lettres et de syllabes. Les partisans de la vieille école triomphèrent. Pourtant, on s’aperçut que les écoliers et leurs maîtres ne lisaient pas d’une autre façon, mais que, pour y parvenir, ils empruntaient les multiples chemins menant du mot à la lettre et de la lettre au mot. Quelques inspecteurs généraux fourbirent alors une circulaire qui, faute de terrasser de supposés errements nés des chimères de « l’école nouvelle », jetait le doute sur les méthodes de tous les maîtres.

Les méthodes de lecture étant de toute évidence impuissantes, en elles-mêmes, à faire que tous les élèves comprennent un jour Verlaine, le ministre proposa d’extraire de l’école ceux qui s’y montrent rétifs, avant qu’ils n’en sortent d’eux-mêmes pour brûler des voitures. Les nostalgiques de la vieille école triomphaient encore. Enfin se trouvaient écartés dès l’âge de quatorze ans ceux qui faisaient le désespoir de l’arrière-garde des enseignants élitistes. Enfin on enterrait le mythe tenace du « collège unique » et le postulat d’éducabilité. Mais on se rendit compte que cette mesure entrait en contradiction avec le grand projet de garantir à tous les élèves de France un « socle commun de connaissances et de compétences ». Et les chefs d’entreprise, peu pressés d’embaucher des apprentis rebelles, accueillirent cette proposition sans aucun enthousiasme...

Faute de pouvoir véritablement désamorcer la violence à l’extérieur et à l’intérieur de ses murs, l’école se vit donc enjointe de sanctionner davantage les élèves qui ne s’y intégraient pas assez docilement. Grâce à l’invention d’une « note de vie scolaire », les mauvais résultats de ces derniers se trouveraient en effet aggravés afin de mieux souligner leur faute impardonnable de ne pas accéder volontiers à un savoir qui leur est étranger. Cette mesure ne pouvant certes garantir un apaisement du climat scolaire, il fut envisagé d’attribuer à chaque établissement un « policier référent » afin que les enseignements puissent pleinement bénéficier de la sérénité de l’ordre policier. Enfin, le ministre prépara une circulaire encourageant les enseignants à en référer autant que de besoin à la justice dont l’inflexibilité était de nature à pallier l’affaiblissement de leur autorité...

Grâce à ces dispositions pleines de bon sens, le ministre entendait restaurer un modèle d’école résolument centré sur un savoir consolidé par la présence manifeste de l’ordre. Dans le même temps, il fut décidé d’ôter aux enseignants les occasions de se disperser dans des activités éducatives et de perdre leur temps dans des entreprises de réflexion pédagogique. Ces velléités oiseuses furent jugées coûteuses et de nature à alimenter l’illusion selon laquelle les élèves comme les enseignants avaient autre chose à faire qu’à décliner modestement le B-A BA de leurs disciplines.

Une école rentable étant une école qui produit des diplômés et de la main d’œuvre dociles de la manière la plus économe, il fut dès lors possible d’envisager de diminuer notablement le recrutement de nouveaux enseignants et de reconsidérer les moyens accordés aux zones d’éducation prioritaire.
Enfin, une école gouvernable étant une école où les clans s’épuisent en querelles intestines, le ministre décida de ressortir le spectre de l’allègement des programmes et l’épouvantail de la bivalence des professeurs de collège.
Les élèves et les parents, les partisans de l’école d’antan et ceux de l’école d’aujourd’hui en restèrent cois, attendant que tombent les annonces suivantes. Puis ils refluèrent en désordre comme des légions égarées en rase campagne par des ordres contradictoires et par des renversements d’alliance aléatoires.

Sautant de mesure en mesure, le ministre allait ainsi, persuadé qu’on peut toujours ajouter de la vérité à celle qui est vraie et en donner à celles qui sont fausses [2] , pourvu que ceux qui peuplaient l’institution dont il avait la charge fussent ainsi occupés à démêler le sens de ses intentions plutôt qu’à les contrecarrer.

Pierre Madiot, professeur à la retraite.


[1« La dent d’or » Histoire des oracles (1686)

[2D’après Fontenelle.


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