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Grandes controverses en éducation

Sous la direction de Alain Vergnoux Peter Lang, 290 pages, 2013

10 juin 2014

Un panorama historique, depuis Erasme et Luther jusqu’aux oppositions "pédagogues"/"républicains", des grandes controverses qui sont au coeur de l’acte éducatif. Un livre qui regroupe des contributions diverses, parfois redondantes, mais souvent stimulantes, avec en toile de fond deux conceptions opposées de l’éducation : conversion à un savoir pré-existant ou métamorphose de soi et (ré)invention nécessaire pour mieux s’approprier les savoirs...


Les controverses actuelles , dont la célèbre opposition « pédagogues/républicains », ne font que s’inscrire dans une histoire longue qui permet de relativiser leur nouveauté et de dégager des continuités, au-delà des aléas conjoncturels. Trop souvent, on ignore cette longue histoire et comme le dit un des auteurs, Pierre Kahn, « ceux qui veulent aujourd’hui sauver l’école ou sauver les lettres mènent au nom de la république un combat dont les anciens combattants réels sont souvent pour eux des soldats inconnus » (n’est-on pas dans le ressassement des arguments de Raymond Picard ou de la Revue des deux mondes d’il y a près de cinquante ans ?)
Dans cet ouvrage, une dizaine d’oppositions entre conceptions de l’éducation et de l’éducation sont présentées par divers chercheurs de manière très accessible et souvent stimulante.
La première partie évoque des figures emblématiques, dont celle de Hannah Arendt dont on nous montre qu’elle est enrôlée un peu vite dans la croisade des anti-pédagogues. De même les conceptions éducatives de Dewey sont étudiées de manière nuancée, dans leur complexité. Paradoxalement, Luther nous est présenté comme davantage fondateur d’un enseignement progressiste que l’humaniste Erasme, ce qui surprend un peu et parait insuffisamment étayé.

La seconde partie nous montre les enjeux des controverses actuelles. A travers par exemple la conception de « l’accompagnement » ou de « l’élève en difficulté », on a bien deux conceptions du métier d’enseignant. La première très abstraite, où l’élève n’est qu’un « être de raison », sujet de droit pour lequel il ne faut absolument tenir compte de ses affects ou de son environnement familial (voir les incroyables formulations de Catherine Kinzler à ce sujet). L’autre tenant compte du réel, du parcours de l’enfant qu’on a en face de soi, du cheminement qu’il y a à accomplir à ses côtés, ce qui ne peut se faire en occultant la dimension affective. Deux contributions de la troisième partie reviennent d’ailleurs sur cette opposition de fond, qui , nous dit-on en conclusion, a des fondements « métaphysiques ». D’un côté, la figure de la « conversion » à la vérité de l’essence de l’homme, de l’autre celle de la métamorphose de soi, le sens jaillissant dans la construction de l’individu, non prédéterminé. A travers la controverse sur le voile, pour illustrer cette opposition, Philippe Foray montre que « la véritable émancipation doit être œuvre de l’élève lui-même et qu’elle sera facilitée par la confiance qu’on accordera à sa capacité à se transformer plutôt qu’à la volonté initiale de le voir se convertir à la laïcité ». Jean Houssaye pointe pour sa part, chez les plus traditionnalistes, toujours à l’offensive, la séparation entre tâches nobles et « ignobles » , le maître devant ne se consacrer qu’aux premières, « en reléguant les autres aux techniciens scolaires ». En revanche, les pédagogues cherchent constamment à placer le débat sur la table de l’expérience concrète, tandis que leurs adversaires sont plus à l’aise sur un terrain abstrait, philosophique, où ils essaient de fabriquer les termes mêmes de la controverse, en figeant des oppositions souvent mythiques.

On peut regretter les redondances d’une contribution à l’autre et on ne sait pas toujours très bien si en fin de compte, les controverses peuvent, doivent être dépassées ou si elles sont en fait utiles et constitutives mêmes de la « raison éducative ». Mais l’effort pour trouver de la cohérence dans ces oppositions en les ramenant au couple conversion/métamorphose, l’appui sur de nombreuses références très variées, le souci de rigueur de certaines des contributions (par exemple celle sur le handicap, nuancée et interpellante), tout cela rend l’ouvrage utile pour qui veut aller plus loin que les polémiques médiatiques souvent de bas niveau. Et nous partageons bien sûr cette affirmation finale : « Nous nous sommes démarqués de la tentative qui consiste à présenter les maux éducatifs de notre temps comme le résultat de notre surdité à la sagesse de ceux qui nous ont précédés », d’autant que les controverses ne sont pas prêtes de disparaitre, pour le meilleur comme pour le pire…