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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Galerie de portraits

Rétrospective d’une année

6 juillet 2017

Semaine après semaine, leurs visages s’affichent au fronton du site des Cahiers, composant un kaléidoscope de l’éducation, un paysage subjectif de l’école nourri de leurs témoignages. Enseignants pour tous les niveaux, personnels de direction, assistante de vie scolaire, militants ou intervenants en éducation populaire, leurs paroles nous donnent à voir les pulsations de l’école, ce qui la fait vivre, la fait évoluer, la belle énergie déployée pour que la réussite se conjugue au pluriel. Visite de la galerie de portraits de l’année 2016-2017.


Chaque semaine ou presque, le rendez-vous est pris pour une conversation téléphonique dont la durée dépasse souvent celle annoncée. La parole est au témoin, celui qui raconte, dont les mots filent, s’enchaînent avec ici ou là une question de relance. Et à chaque fois une histoire de vie se dévoile et donne chair aux projets, aux parcours. « Avec le récit, on peut dire plein de choses en donnant à voir, y compris de la conceptualisation. » constate Patrice Bride, lui qui avec « Dire le Travail » recueille les témoignages de salariés de divers horizons.

Comment devient-on prof, militant associatif ? Comment décide-t-on de s’immerger dans l’éducation, de s’y impliquer fortement ? Les chemins sont divers, de l’évidence première vécue comme une vocation à un choix sur le tard, d’un désir enfoui qui ressurgit et donne le jour à une seconde carrière à une opportunité saisie au gré de circonstances favorables. Dans l’enseignement agricole, Emmanuel Monnier découvre avec l’éducation socio-culturelle un prolongement de son parcours : « Moi qui venais de l’éducation populaire, je trouvais enfin dans l’enseignement une matière qui favorise l’émancipation des jeunes et qui permet de sortir des cadres traditionnels de l’enseignement. » Delphine Guichard choisit l’enseignement après une première vie professionnelle : « J’ai l’impression d’avoir vécu deux vies. Je conseille le fait de changer de métier en cours de vie professionnelle. »

Rencontre

Et puis, il y a la rencontre avec un lieu, un public, comme pour Catherine Mendonça Dias, professeure de français en langue seconde : « Le contexte d’enseignement était pour moi idéal. Le groupe était hétérogène, cosmopolite, avec des origines géographiques et des trajectoires différentes, certains arrivés avec leur famille, d’autres la retrouvant ou encore, des mineurs isolés. »

Tous ont en commun l’évidence d’un engagement. Aurélie Gascon, enseignante en allemand, l’énonce clairement : « Je conçois le métier comme un engagement pédagogique, social et humain. On s’engage humainement avec les élèves. » Elle a choisi d’enseigner à Sarcelles, une banlieue réputée difficile. L’engagement est là aussi, inscrit dans ce choix marqué par l’envie de se sentir utile, actif pour une éducation accessible et de qualité pour tous. Il est partagé par Véronique Decker à Bobigny : « En banlieue, il faut emplir l’espace de savoirs, de ce qu’on est capable d’enseigner, d’apprendre. L’autorité repose là-dessus. Quand on ne peut pas enseigner les savoirs, la violence envahit l’espace laissé libre. »

L’école est parfois un dernier abri pour ceux qui, à peine nés, se voient déjà exclus de l’idée de réussite. Dans cette école là, on perçoit la prégnance d’une dimension densément humaine de l’éducation. Ce qui se joue est d’utilité publique, là où tout est mis en œuvre pour que tous apprennent, progressent. Mana Maminata, principale de collège, accueille chaque matin les élèves avec un bonjour et un large sourire : « Il y a des élèves pour qui la seule idée de les voir au collège me ravit, ce sera une journée qu’ils passeront dans un cadre sécurisant. » Hugo Pellerin, enseignant en français à Viry-Châtillon, donne un aperçu de sa méthode : « L’idée est de leur montrer qu’ils peuvent être porteurs d’une multiplicité d’approches, de leur montrer à quel point ils sont uniques, de les sortir de l’uniformité qui peut être rassurante. »

L’intérêt pour les enfants

Et pour tous ces personnels de l’éducation, l’expression « être capable de » est universelle. Anne Andrist enseigne auprès d’enfants présentant des troubles profonds et elle guette comme ailleurs les progrès, les suscite, les encourage : « Être là, soutenant avec empathie, avec un regard que l’on pourrait porter sur un enfant “normal”. C’est cela qui va les ramener, car ils ont un potentiel cognitif préservé. » Ils ont pour point commun de s’intéresser à l’enfant, l’adolescent qu’est l’élève, quelque soit le lieu, dans un quartier cossu ou déshérité, à la périphérie ou dans les campagnes.

La normalité n’est que supposée, fragile. « Je parle d’inclusion de façon générale, de tous les enfants qui ne sont pas dans la norme scolaire. Et un enfant peut être rapidement hors norme scolaire. » explique Sylvie Fromentelle, ancienne secrétaire générale de la FCPE. Théo Violin, jeune enseignant en Sciences économiques et sociales voit ainsi son rôle : «  Les élèves sont réceptifs à cet entrain, au fait qu’on s’intéresse à eux, qu’on les considère tous. Exigeant et bienveillant sont pour moi les termes du métier. »

Interroger le métier

Le métier se réfléchit, s’explore sous l’impulsion de questions. Elsa Bidron, Louise Gerber et Mélanie Jonquière s’interrogent en collectif dans leur collège d’Argenteuil où elles contribuent à un projet pluridisciplinaire ambitieux pour accompagner leurs élèves vers la réussite. « Que vient-on enseigner à l’école ? Que devrait-on enseigner, des fondamentaux, des notions précises ou des clés pour comprendre une formule abstraite ? Que sont justement les fondamentaux ? Comment faire pour donner du sens, pour permettre d’apprendre à écouter et gérer ses émotions ? » Elles soulignent que dès qu’il y a plus de sens pour les élèves, il y en a plus pour ceux qui leur enseignent.

Ange Ansour, co-créatrice des Savanturiers, s’est longuement interrogée : « Comment mon travail va bénéficier à l’élève ? Comment passer de la curiosité au travail de structuration, de catégorisation et de conceptualisation ? Quel rôle y joue la production par l’élève ? » Des questions naissent les projets, dans des réponses trouvées souvent en collectif, au sein de l’établissement ou de communautés virtuelles. Émilie Kochert a trouvé maintes fois des ressources et des idées ainsi : « Le partage nous fait progresser. Il nous aide à poser clairement les choses, à expliciter et donc à être plus pertinent. »

Des réseaux se construisent comme celui des professeurs documentalistes de l’enseignement agricole en Occitanie. « C’est un réseau de personnes qui ont envie, qui font des choses, se battent, veulent bien montrer ce qu’elles font, s’entraident », raconte Natacha Robert, son animatrice. Apprendre par son métier, dans son métier, accroît son attrait. Maëliss Rousseau, qui utilise beaucoup le dessin pour entrer dans les apprentissages en maternelle, raconte : « Je n’ai pas de cursus artistique, j’ai tout appris avec les élèves. C’est ce qui est formidable avec la démarche de projet, on apprend en même temps qu’eux. C’est comme cela que l’enseignant grandit en même temps que ses élèves.  »

Des idées naissent

Les idées naissent, s’épanouissent à partir d’un constat, d’une envie de partager avec les élèves une matière, un thème qui passionne l’enseignant comme Eric Trouillot, créateur de Mathador, avec le calcul mental : « Les élèves en grande difficulté n’ont pas construit cette relation et l’écrit ne répond pas à leur problème. Le jeu et le calcul mental sont des outils intéressants pour palier cela. Année après année, on en prend conscience, on voit que ces enfants développent des choses nouvelles, remettent le pied à l’étrier. L’écrit doit être le prolongement de la pensée. » Les idées naissent aussi d’une envie d’aller plus loin, d’échos qui se répercutent, de ricochets d’initiatives.

L’école ouvre ses fenêtres, ses portes pour épouser les contours plus larges de l’éducation. « On s’est dit qu’on ne pouvait pas faciliter la réussite éducative des petits si l’on ne s’intéresse pas aux parents. On a décidé d’aller aussi sur le champ de la formation pour adultes. » explique Eric Nedelec, aujourd’hui à l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme et depuis toujours investi dans les mouvements d’éducation populaire.

L’art est un vecteur emprunté pour réconcilier avec l’estime de soi, pour dialoguer avec les autres, avec ceux qui ne les voient pas. Romy Defossé anime des cours d’arts plastiques dans un centre de formation auprès d’adultes handicapés. Elle constate : « Ça leur fait du bien de parler entre eux, de produire quelque chose ensemble, de s’entraider, ce ne sont que des choses positives. » La littérature est explorée pour laisser éclore l’esprit critique. «  La rhinocérite, ce sont toutes les formes de pensée unique qui conduisent au fascisme, au nazisme, au totalitarisme… Au fond, c’est ça le vrai combat d’un prof de Lettres, parce que c’est celui des artistes et qu’il doit le transmettre.  » explique Marie-Sandrine Lamoureux, professeure de lettres dans un lycée de Nanterre.
Anna Dreuil donne des cours dans un micro-lycée et y souligne l’intérêt des Sciences économiques et sociales «  On peut raccrocher grâce aux SES. Les sujets traités se relient avec des expériences de vie difficiles ou des difficultés avec la justice. C’est une discipline qui fait sens. » Anne Pédron Moinard investit pleinement l’éducation à la citoyenneté « C’est un cheval de bataille pour moi. L’école peut éduquer au politique, à l’action citoyenne dans la Cité. L’éducation à la citoyenneté passe aussi par apprendre à faire quelque chose ensemble là où on peut agir. »

Chaque discipline recèle des promesses de projet. Une convergence d’idées, d’approche les unit, celle de donner accès aux clés pour grandir, se construire, devenir un citoyen. Il arrive même que des citoyens de demain prolongent la mémoire de ceux qui n’ont pas eu la possibilité de grandir. Comme au lycée La Fontaine de Paris, où les lettres de Louise Pikovsky, élève brillante morte à Auschwitz, ont donné lieu à un webdocumentaire encadré par Stéphanie Trouillard et à des recherches menées par des élèves.

Raconter des histoires

Les portraits nous racontent cela aussi, des histoires belles, émouvantes, nées dans les enceintes des établissements et partagées sur Internet. Ils nous disent aussi les réformes qui se succèdent, les dispositifs construits patiemment et balayés d’un revers de décret. C’est le cas par exemple de « plus de maîtres que de classes » dont les effets positifs commençaient à se vivre pleinement « Au début, assez spontanément, on travaillait en petits groupes puis progressivement, on a appris à se connaître, à travailler ensemble. Il faut du temps pour ouvrir la porte de sa classe. On a fonctionné de plus en plus en co-enseignement. Plus on co-enseigne, plus on se rend compte que c’est bénéfique pour les élèves et pour nous », nous expliquait Charlotte Bruno en juin.

Le numérique est là, dans les blogs créés pour raconter ses pratiques, partager les ressources et communiquer avec les parents, dans des salles de profs virtuelles hébergées par les réseaux sociaux, dans les outils pédagogiques, dans les webradios, les webdocumentaires, les publications. Il est là, comme un support qui redonne du souffle à la pédagogie institutionnelle ou à la coopération. L’ombre tutélaire de Freinet semble veiller sur nombre d’initiatives et faire le lien entre des générations d’enseignants.

Dans les conversations, préludes aux portraits, la modestie est de mise, le mot innovant est absent. « Je suis une enseignante normale, tous les profs créent des ressources » nous dit Delphine Guichard, elle dont le blog fourmille de ressources partagées sur les évaluations par ceintures de couleurs. «  J’ai tâtonné beaucoup et j’ai trouvé comment faire  » confie Armelle Caro qui conclut cette semaine sa carrière d’enseignante. Les portraits sont une approche subjective pour raconter un éducation vive et vivante. Certes. Mais lorsqu’on lit l’école à travers les portraits, on en discerne les promesses et l’humanisme, la force sereine d’acteurs qui ont en commun le souci de l’égalité, qui œuvrent pour faire en sorte qu’elle ne soit pas seulement un mot inscrit sur les frontons des édifices publics. L’éducation est un bien commun, remercions ceux qui, jour après jour, la font vivre dans ses plus signifiantes et généreuses acceptions.

Monique Royer

Compilation des portraits de Monique Royer

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Sur la librairie

 

Les portraits de Monique Royer
Ils enseignent en classe d’accueil, au Liban, à des élèves handicapés. Ils utilisent un blog, de la couleur ou les volcans. Ils sont enseignants, chef d’établissement, journalistes. Ce sont dix-neuf portraits d’enseignants et d’acteurs de l’école que l’on découvre dans ce dossier


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