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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Fréquenter les arts pour oxygéner son métier

Christine Deschamps

10 janvier 2019

Le métier d’enseignant se nourrit des expériences vécues hors l’école, dans ces moments où formation permanente et loisirs se confondent. Christine Deschamps, enseignante en espagnol à Tonnerre dans l’Yonne, dessine, joue de la guitare et amène ce qu’elle apprend dans ses cours pour mieux faire apprendre en retour. Et dans son lycée, les pratiques artistiques se fêtent en fédérant.


Elle s’est posée au Lycée Chevalier d’Éon de Tonnerre il y a plus de vingt ans, séduite par la taille familiale de l’établissement, dans un monde rural où la culture se vit partout pour peu que le regard se pose sur les multiples initiatives locales. « Un véritable coup de foudre pour la campagne, pour les gens de la campagne » dit-elle. Elle a longtemps hésité entre l’anglais et l’espagnol, les deux langues qu’elle a étudiées à l’Université. Et puis, un séjour à Saint Jacques de Compostelle dans le cadre d’Erasmus a déterminé son choix. Le CAPES en poche, elle a enseigné un an à Montbéliard avant de revenir en Bourgogne, sa région natale pour faire des remplacements.

Deux événements récents viennent illustrer la dimension humaine d’un lycée assez petit pour «  fournir de bonnes conditions de travail aux élèves, un cadre calme et du suivi ». Les deux se sont déroulés en décembre sur deux tonalités différentes. La réforme du lycée et la menace de suppression qu’elle a fait porter sur l’option « sciences de l’ingénieur » a provoqué une forte mobilisation qui, au final, a permis de conserver l’option et d’en rajouter une en langues vivantes. Personnels, familles, lycéens, anciens élèves, élus locaux ont porté leur voix ensemble pour préserver l’avenir de l’établissement et les chances d’orientation future de ceux qui le fréquentent. Blocage du lycée, manifestations, relais dans la presse, interventions des politiques, tous les moyens ont été investis pour défendre l’égalité des chances des lycéens en milieu rural. « Tout Tonnerre a bougé car le lycée est un peu le dernier élément qui tienne ici. C’était bien de voir tout le territoire mobilisé. »

Le lycée fait son show

Le deuxième événement s’est déroulé le vendredi veille des vacances de Noël. Depuis onze ans, à la même date, le lycée accueille une scène ouverte où tous les talents du lieu peuvent s’exprimer. « Le lycée fait son show », se prépare dans l’impatience de vivre un moment fort et fantaisiste de cohésion. « C’est une initiative qui fait partie désormais de la vie de l’établissement, consolidée par les proviseurs successifs. Maintenant c’est une étape incontournable dans l’année scolaire. »

Un élève sur scène lors du Lycée fait son show

Une salle est prêtée par la municipalité, le matériel est fourni par le conservatoire. Pendant quatre heures, les élèves se relaient sur scène, révélant au grand jour des aptitudes artistiques, une aisance parfois insoupçonnée. « On voit des élèves se transformer, qui montent sur scène alors qu’ils s’expriment peu d’habitude. » Le soir, ce sont les anciens lycéens qui jouent à leur tour. La soirée est ouverte au public et les entrées servent à financer un voyage scolaire. L’après-midi se joue à huis-clos, faute de places dans la salle. Du slam, du cirque et majoritairement de la musique rock se jouent là, mêlant les classes de l’enseignement général et de l’enseignement professionnel, brassant les niveaux. Des photographes et vidéastes amateurs gardent les traces de cette journée où de la pratique culturelle naît une forte cohésion. Les personnels laissent aussi s’exprimer leur talent. Des enseignants aident à la préparation, assurent la partie technique et logistique.

Christine Deschamps a trouvé l’idée de cette initiative chez un collègue d’un autre lycée qui organisait une scène ouverte. Cela lui a rappelé les « Talent shows » des lycées américains qu’elle avait vus lors d’un séjour d’un an aux États-Unis. « Au début, c’était du bricolage, j’ai fait ça toute seule. Puis des professeurs en BTS qui font de la musique se sont investis. Ils accompagnent les élèves si besoin et apportent leurs compétences techniques en sonorisation. »

Pendant les répétitions du Show du lycée cette année, en compagnie de Jean-Michel Nourry, professeur en BTS

Le nombre de participants l’étonne, entre quarante et cinquante sur un effectif de 550 élèves, alors que seulement douze d’entre eux préparent l’option musique au bac par correspondance. Elle explique cette adhésion par une pratique ancrée à Tonnerre avec une école de musique et une harmonie municipale très actives.

Des langues, de l’histoire et de la culture

Là encore, l’événement a tout à voir avec le territoire, un événement que l’enseignante décrit comme « un gros paquebot qui prend des chemins de traverse » mû par un investissement collectif. Il est en lien aussi avec une approche éducative, pour aider ceux qui présentent l’option musique au bac à préparer un morceau, mais aussi et surtout pour proposer une autre approche de certaines disciplines et en particulier de langues étrangères. « On se coordonne entre profs de langue pour monter une chorale et interpréter des chansons étrangères. Chanter permet de soigner la prononciation, de mettre l’espagnol en bouche dans un contexte musical et de débloquer des choses. » Elle propose des chansons pop d’Amérique latine ou d’Espagne, des chansons engagées également, pour faire un détour du côté de l’histoire et de la culture.

La pratique artistique occupe une partie de sa vie. Elle dessine, joue de la guitare classique, écrit des critiques de romans et de bandes dessinées. Elle a choisi de travailler à temps partiel pour vivre pleinement ses propres talents et se préserver dans un métier qu’elle qualifie de difficile. Ses deux temps sont distincts sans être tout à fait cloisonnés. « Pour moi, la pratique d’enseignement doit s’accompagner de pratiques annexes pour nourrir sa pédagogie. » Elle souligne que les langues vivantes s’apprennent dans un large panorama pour lequel une ouverture culturelle est la bienvenue.

Dans ses cours, elle amène sa touche personnelle, elle vient souvent avec sa guitare pour faire découvrir des chansons, illustre de dessins au tableau certaines notions et croque parfois les élèves en train de plancher. « Le fait de mélanger montre que les profs ont des compétences multiples, sont des citoyens à facettes multiples avec des engagements culturels ou associatifs. »

Le dessin au quotidien

Elle dessine sans arrêt, participe au collectif « Urban sketchers » qui partage des dessins avec pour ambition de croquer le quotidien en le dessinant in situ, « de se montrer le monde comme dans un journal dessiné ». Avec les membres de l’antenne bourguignonne, elle organise les prochaines rencontres nationales. À Dijon ou sur un mode virtuel, elle côtoie parmi les croqueurs d’autres enseignants qui, comme elle, trouvent dans le dessin une nécessaire respiration. Elle regrette que son choix de se garder du temps pour la pratique artistique ne soit pas toujours compris, que l’idée même du « Lycée fait son show » rencontre parfois des résistances. « La convivialité et l’art sont pourtant éminemment scolaires car ils favorisent la prise de responsabilité. »

Dessin fait pendant les révisions pour l’agrégation interne en 2015

Elle souligne aussi la richesse de la vie culturelle à Tonnerre. « Le milieu rural a une mauvaise réputation culturelle. Pourtant, on peut culturellement avoir une vie trépidante dans les campagnes ! » Elle cite les résidences d’artistes, les concerts et les spectacles. L’ouverture culturelle est là, moins évidente qu’en ville, avec une offre plus cachée. Pour elle, les enseignants ont là un rôle à jouer pour montrer aux élèves ce qui existe à portée de main. Elle regrette aussi le manque de budget qui empêche de développer des initiatives même modestes. Elle aimerait faire venir une dessinatrice espagnole pour réaliser avec ses classes un carnet de voyage sur la ville de Tonnerre. Elle voudrait partager encore plus cette passerelle entre l’art et l’éducation qu’elle a choisi de poser sur son propre parcours.

Monique Royer


La page facebook du « Lycée fait son show »]

Le site Urban Sketchers]

Sur la librairie

 

Arts et culture : quels parcours ?
Pour donner aux jeunes un égal accès à l’art et à la culture, les derniers textes officiels concernant l’Éducation artistique et culturelle mettent l’accent sur la notion de «  parcours  », qui doit permettre à l’élève de se constituer une culture personnelle, développer son habileté artistique et rencontrer des artistes, des œuvres, des lieux.


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