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Actualité éducative du N° 416 - septembre 2003

Freinet, un néo-libéral ?

par Nadine Lanneau, enseignante documentaliste

Sur le pavé des manifestations, des idées et des points de vue fort différents se sont retrouvés côte à côte, renforçant l’impression générale de brouillage des repères habituels : droite contre gauche, libéralisme et néo libéralisme contre socialisme et marxisme, pédagogie nouvelle contre pédagogie traditionnelle... Témoignage sur un drôle de débat

En juin, au plus fort des grèves, je suis allée à la conférence débat de Christian Laval [1] à Châteauroux [2].

Celui-ci a beaucoup critiqué les philosophes du XVIIIe dont Rousseau, qui, à ses yeux, annonçaient la société néo libérale à laquelle on veut nous soumettre. Puis il a brusquement dénoncé « les connexions enfouies, les rapports cachés entre les pédagogies Freinet (et autres pédagogies nouvelles vantées par les « pédagogistes ») et la logique libérale », rapports sur lesquels il allait passer rapidement.

Lors du débat je lui ai demandé de m’expliquer plus précisément en quoi, lorsque je travaille en projet au CDI, et en étant plutôt du côté des pédagogies nouvelles (sans accepter sa définition méprisante de « pédagogiste »), je suis dans une logique libérale ou néo libérale.

Il a répondu que les pédagogies nouvelles ont une visée utilitariste et qu’on veut, grâce à elles, former des techniciens efficaces pour la société de marché, alors que l’on reproche à ceux qui veulent enseigner, de transmettre un savoir : « On dit que nous sommes dirigistes, autoritaires, que nous imposons le savoir d’en haut. Or (toujours selon Christian Laval), il faut savoir que ces pédagogies nouvelles sont nées en Angleterre, haut lieu de la technique industrielle et de la société industrielle au xixe siècle. Et ce n’est pas un hasard. On y rencontre d’ailleurs un Spencer [3] défenseur du système libéral. »

Je lui ai également rappelé Lancaster et son enseignement mutuel qui s’adressait à des élèves défavorisés qui n’acceptaient d’apprendre qu’à partir du moment où le maître les rendait formateurs des autres. Réponse : « (Lancaster) avait reproduit le modèle de l’usine, oui, les élèves y travaillaient en ateliers professionnels ! C’est bien là qu’on peut parler du modèle de l’entreprise ! » Je lui ai rétorqué que, s’abstrayant des conditions de l’époque, on pourrait prendre ce qu’il y a de positif dans ces pédagogies-là ! Il a simplement jeté le soupçon à nouveau sans argumenter vraiment, en déclarant : « Je reste convaincu qu’il faut aller creuser dans ces pédagogies-là pour voir en quoi, malgré tout, elles ne sont pas au service de l’économie de marché. C’est juste une piste de recherche, une indication que je donne. »

Ainsi, pour lui (et d’autres pourfendeurs du néo libéralisme) les pédagogies nouvelles seraient complices des oppresseurs néo libéraux alors qu’elles se veulent émancipatrices de tous [4].

C’est étrange et navrant de penser que nous avons pu faire grève ensemble sur des bases aussi divergentes. Il est temps d’avoir un vrai débat sur les missions de l’école.

Nadine Lanneau, enseignante documentaliste, lycée Jean Giraudoux, Châteauroux (36). Saint-Orens de Gameville (31)


[1Sociologue, auteur de L’École n’est pas une entreprise, il dénonce l’emprise néo libérale sur tous les secteurs de l’éducation au niveau mondial. Il se présente comme « appartenant à un groupe de recherches de la FSU indépendant de la direction de la FSU ». Pendant les grèves il a parcouru la France et fait des conférences.

[2J’ai fait un compte rendu qui est sur le site docpourdocs : http://docsdocs.free.fr/modules.php...

[3Qui est Spencer ? Voir le site de l’Unesco qui fait un portrait et dresse un constat sur les théories philosophiques et pédagogiques de Spencer : www.ibe.unesco.org/International/Pu...

[4Dans le même ordre d’idées, voir une page du mouvement pédagogique des CEMEA qui donne à réfléchir : « Les thèmes d’éducation nouvelle sont certes susceptibles d’une utilisation progressiste, mais également d’une mise en œuvre proprement réactionnaire. Dans chaque cas, il s’agira donc d’examiner de près et les intentions qui animent le pédagogue et les buts auxquels il est effectivement parvenu. » http://www.cemea.asso.fr/html/progr...