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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

France-Allemagne : l’apprentissage réciproque

Géraldine Gay

30 avril 2015

Partir ailleurs pour découvrir un autre univers et recevoir en retour, l’intention est une promesse d’apprentissage d’une langue, d’une culture, de compétences que l’on ne se soupçonnait pas. Le programme Voltaire fait ce pari en allemand et en français. Rencontre avec Géraldine Gay, son animatrice.


A l’instar de certains enfants de «  Voltaire  », ces lycéens qui ont goûté à l’immersion prolongée dans la vie allemande, Géraldine Gay a posé ses valises professionnelles outre Rhin. Elle qui n’en a pas bénéficié promeut désormais et fait vivre ce programme qui permet durant un an un échange réciproque entre la France et l’Allemagne. L’élève français part vivre six mois dans la famille de son correspondant allemand, partage son quotidien, va dans la même école, et ensuite, pendant un semestre c’est lui qui reçoit.

Plus que l’apprentissage de la langue, c’est un véritable bain interculturel qui est proposé pour les deux lycéens mais aussi pour leurs familles. Depuis 5 ans, le quotidien professionnel de la chargée de mission se vit à Berlin, dans le quartier de Wedding au centre culturel français, un quotidien d’ambassadrice, de tisseuse de liens, de médiatrice aussi parfois. La langue allemande, elle l’a choisie toute petite déjà, à l’école élémentaire à l’occasion d’une initiation où le jeu et le chant avait une place importante. Ensuite, ce fut l’allemand en première langue, une section européenne, des études de langues étrangères appliquées puis en management interculturel, d’autres langues apprises, des voyages et des stages.

Tout au long de son cheminement, le mot «  vivant  » se détache, vivant comme un apprentissage où les méthodes et activités sont variées, vivant grâce aux rencontres, aux séjours chez les correspondants. Elle pose ses valises à Berlin pour un stage de quelques mois dans une association de lutte contre le racisme qui avait vu le jour suite aux émeutes racistes au début des années 90. Suite à cela, elle participe à un programme de mobilité professionnelle de l’OFAJ (Office franco-allemand de la Jeunesse) qui permet de travailler un an dans une structure du pays partenaire.

C’est l’occasion pour elle de mieux connaître l’OFAJ, une organisation créée par les gouvernements français et allemand en 1963 pour favoriser les échanges entre les jeunesses des deux pays et faire évoluer les représentations réciproques. Les souvenirs de la guerre sont encore vifs et le «  plus jamais cela  » perdure. Arrivèrent ensuite des initiatives placées plus sous le signe du citoyen européen, de l’interculturel et de la réciprocité comme le programme Voltaire, dont l’idée fut suggérée par la conseillère Brigitte Sauzay et officialisée lors du sommet franco-allemand de Postdam en 1998. Le Centre Français de Berlin en reçoit en 2010 la sous-traitance de la part de l’OFAJ. Entre deux époques, il constitue une trace de l’ancien Berlin-Ouest lorsqu’une partie de la ville était gérée par les français et s’inscrit en harmonie avec le nouveau visage de la capitale allemande, une ville de culture, ouverte, interculturelle.

Depuis la rentrée, après de longs travaux, le cinéma est à nouveau ouvert, des films s’y jouent et également des spectacles vivants. Habitants du quartier, francophiles et écoles viennent s’y attarder. A côté de l’hôtel de France au-dessus du restaurant «  Pastis  », se nouent dans le bureau de Géraldine Gay les liens et les petites histoires qui offrent un visage humain aux relations entre les deux pays. A lui seul le programme Voltaire, qui n’est qu’un volet des activités mobilités du centre et de l’OFAJ, concerne environ 400 lycéens des deux pays. Deux cents binômes qui partageront leur vie quotidienne tout au long de l’année sont ainsi constitués.

Et pour qu’ils tiennent, s’enrichissent mutuellement, tiennent toutes les promesses de la réciprocité, l’appariements est une phase fondamentale. Chaque candidat produit un dossier dans lequel il expose de façon approfondie sa motivation, ses hobbys. Ce sont ces centres d’intérêt qui serviront de base pour trouver le correspondant qui convient. Les parents rédigent un courrier de contact qui fera le lien entre les deux familles. Le style de vie est important aussi, c’est lui qui prévaut sur toute considération de classe sociale là où l’interculturel embrasse une multitude de sens. Le dossier est complété par une lettre du chef d’établissement.

Une fois les appariements faits, c’est un travail d’accompagnement qui commence pour la chargée de mission et ses collègues. Avant le départ, elle conseille, rassure lycéens de seconde ou collégiens de troisième et familles. Pendant le séjour, elle aide à trouver des solutions en cas d’accrocs, se transforme de temps à autre en médiatrice. La première phase est souvent celle de l’euphorie, celle de la découverte d’un nouvel univers, celle où l’on vole de ses propres ailes loin de sa famille pour la première fois. Puis vient ensuite une phase de routine où il faut redoubler d’effort pour s’adapter, être pleinement en harmonie avec le milieu scolaire et familial.

La plupart des jeunes trouvent leur place, développent une aisance linguistique précieuse et se liant d’amitié, accèdent à une vie sociale nouvelle. Pour les autres, le mal du pays ou une mésentente avec la famille peuvent surgir. Quelle que soit l’issue, l’échec est exclu de l’expérience. L’accompagnement est ici précieux pour faire ressortir ce qui a été appris, acquis. A leur retour, les lycéens racontent dans un dossier ce qu’ils ont vécu et font de même lorsque le séjour de leur correspondant s’achève. Une lettre régulière est publiée à destination des élèves, une autre pour les parents. Et, chaque année, une rencontre est organisée à Berlin en plein séjour des français, une façon de donner corps à la communauté, au réseau.

«  On se développe, on se crée, on se trouve, bref on change ! On doit s’adapter à toutes situations ce qui n’est pas si facile que ça ! On doit surmonter ses peurs ou des épreuves de la vie quotidienne. Mais quelle joie quand on réussit à réaliser ce que l’on voulait faire, on se sent forte et fière de soi.  » témoigne une lycéenne à la fin de son «  Voltaire  ». Le témoignage reflète ce que tous ressentent en rentrant, la chance d’avoir vécu une expérience enrichissante, formatrice, en immersion dans une vie quotidienne et un système scolaire différents.

Les allemands s’étonnent des établissements fermés par des grilles, des cours frontaux où l’élève intervient peu et écrit beaucoup. Ils apprécient, l’internat, la cantine, ces lieux de vie au sein de l’école. Les français adoptent des heures de repas différentes, des temps d’activités extra-scolaires plus larges. Lorsqu’ils reviennent, ils reprennent leur scolarité normale avec quelque fois un temps de rattrapage. Leurs établissements de rattachement facilitent ce retour même si leur implication varie du simple encouragement à un fort engagement au titre de la coopération internationale. La subvention accordée aux familles pour le voyage et la gratuité du programme facilitent les départs.

Les systèmes d’échanges sont une motivation en plus pour apprendre l’allemand ou le français selon la rive du Rhin où l’on vit. Les réformes entreprises dans les deux pays apportent un peu d’incertitude. En Allemagne, l’allongement de la journée à l’école et la réduction d’un an du parcours scolaire rendent les chefs d’établissement plus frileux pour laisser partir leurs élèves. Cette année, les candidats français ont d’ailleurs été plus nombreux. Les freins nouveaux sont variables selon les régions et leur déclinaison de la politique éducative. En France, la grande majorité des postulants a étudié l’allemand en première langue, nombre d’entre eux sont issus d’un cursus bilangue. Géraldine Gay ne montre toutefois pas d’inquiétude démesurée. Le programme Voltaire a fait ses preuves et conserve toute son attractivité. Pour preuve, il suffirait de regarder le nombre d’enfants de Voltaire qui ont gardé dans leur pays de correspondance un pied et un œil, des liens, un parcours étudiant et professionnel.

La grande histoire tourne ses pages les plus sombres par la force des petites histoires qui se tissent. L’amitié franco-allemande est née de la volonté d’un «  plus jamais cela  ». Le programme Voltaire est sans nul doute un exemple à suivre pour que la connaissance réciproque éloigne de notre présent, de notre avenir, les nuages noirs de l’intolérance née de la méconnaissance.

Monique Royer


Le site du Centre Français de Berlin : http://centre-francais.de/
Le programme Voltaire : http://www.ofaj.org/programme-voltaire

Sur la librairie

 

Les portraits de Monique Royer
Ils enseignent en classe d’accueil, au Liban, à des élèves handicapés. Ils utilisent un blog, de la couleur ou les volcans. Ils sont enseignants, chef d’établissement, journalistes. Ce sont dix-neuf portraits d’enseignants et d’acteurs de l’école que l’on découvre dans ce dossier