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L’actualité éducative du N°473 de mai 2009

Formation tout au long de la vie : du nouveau ?

Un entretien avec Catherine Ducarne

Un accord national interprofessionnel sur la formation tout au long de la vie professionnelle a été signé par les principales confédérations en janvier 2009. Surprise : il s’appuie largement sur le « socle commun »... dont la mise en place est bien laborieuse dans l’école depuis la loi de 2005. Nous avons demandé son avis à Catherine Ducarne, secrétaire confédérale CFDT, qui a suivi les négociations. Un point de vue extérieur à l’école, qui pourrait, voire devrait faire réagir tant il est nécessaire pour les pédagogues de s’emparer de la difficile question des relations entre le monde du travail et l’école, sans en rester à l’indifférence ou au dédain.

Cahiers Pédagogiques : Qu’est-ce que cet accord veut changer ou faire évoluer, principalement ?

Catherine Ducarne : L’accord national interprofessionnel (ANI) du 7 janvier 2009 sur la formation professionnelle porte sur la professionnalisation et la sécurisation des parcours professionnels des salariés. Dans la suite de l’ANI du 11 janvier 2008 sur la modernisation du marché du travail et des accords assurance chômage et GPEC, il veut rompre avec la logique de statut, qui présidait auparavant, pour la remplacer par une logique de besoins et de projets. Il s’agit d’assurer la continuité des financements en cas de changement d’entreprise ou de situation (passage de salarié à demandeur d’emploi, par exemple). Cet accord instaure une dynamique de décloisonnement qui permet réellement aux salariés et demandeurs d’emploi d’être acteurs de leur trajectoire tout au long de leur vie professionnelle, en leur donnant effectivement accès aux aides et dispositifs nécessaires pour cela. Il met tout particulièrement l’accent sur la question de la qualification ou de la requalification des personnes les plus éloignées de l’emploi, afin de leur permettre de s’y insérer ou de s’y maintenir. En témoignent des mesures telles que la création du fonds de sécurisation des parcours professionnels et du fonds d’urgence, l’extension des contrats de professionnalisation aux publics en insertion ou la place accordée à la question des certifications (dont la VAE) dans cet accord.

C.P. : Le texte du projet d’accord rappelle que "La formation professionnelle continue ne peut à elle seule combler certaines insuffisances de la formation initiale sous statut scolaire. » Quelles insuffisances sont évoquées ici ?

C.D. : Ce qui est ici clairement dénoncé, c’est la sortie, chaque année, du système éducatif d’un nombre important de jeunes sans diplôme et/ou qualification, auquel s’ajoutent les sorties de certaines filières de formation initiale ne permettant pas une réelle insertion des jeunes sur le marché du travail (inadéquation formation - emploi). Le système éducatif doit impérativement intensifier sa nécessaire rénovation pour atteindre les objectifs fixés par la loi Jospin de 1989 et rappelés par la loi Fillon sur l’avenir de l’Ecole. L’investissement des personnels de l’Education est important. Il a permis une légère diminution du taux d’échec scolaire, mais ce dernier reste néanmoins inacceptable.
Par ailleurs, toute formation de qualité a un coût. Les fonds paritaires de la formation professionnelle (moins de 6 milliards d’euros sur les 27 dépensés chaque année [1]) ne peuvent à eux seuls résoudre tous les problèmes issus de la formation initiale, d’autant que les salariés peu ou pas qualifiés, même si un effort financier important leur est consacré, ne sont pas les seuls visés par l’accord sur la formation professionnelle. Tout salarié, quel que soit son niveau de qualification doit pouvoir bénéficier de ses droits (DIF [2], CIF [3], par exemple), qu’il faut donc pouvoir financer.
Les partenaires sociaux rappellent leurs engagements dans la mise en place d’une formation initiale différée pour tous les salariés ayant arrêté leur formation initiale avant le premier cycle de l’enseignement supérieur. Dans le même temps, ils demandent aux pouvoirs publics d’assumer leurs responsabilités. Une concertation partenaires sociaux - pouvoirs publics est indispensable, afin de rendre effectif l’abondement financier, correspondant au coût moyen d’une année de formation, et de permettre l’application de ce droit à formation initiale différée.

C.P. : N’est-il pas gênant que ce texte s’appuie sur la notion de socle commun alors que celui-ci est loin d’être effectivement pris en compte dans l’école ? Tout le système continue à fonctionner sans entrer dans les évolutions nécessaires pour le mettre en oeuvre réellement ?

C.D. : La confédération CFDT et ses fédérations de la formation, Sgen et Fep, ont beaucoup pesé pour que François Fillon inscrive dans la loi le principe d’un socle commun de connaissances et de compétences devant être acquis par tout jeune avant sa sortie du système éducatif. Cette idée était portée depuis plus de vingt ans par la CFDT, et un important travail de réflexion sur son contenu avait eu lieu dans l’organisation. Pour nous, ce socle devait s’abstraire des frontières disciplinaires et sa mise en place devait s’accompagner d’une réforme importante de l’évaluation des acquis des élèves et du métier d’enseignant. Force est de constater que ces principes se sont heurtés à l’opposition de nombreuses organisations représentatives des personnels enseignants... Par la suite, malgré l’inscription du socle dans la loi, les ministres successifs n’ont pas su, ou voulu, aller jusqu’au bout de sa logique. Il reste effectivement beaucoup à faire. Néanmoins, nous ne devons pas renoncer, au contraire ! Chacun sait que toute évolution du système éducatif prend du temps. Passer d’une logique d’enseignement de connaissances disciplinaires à une logique d’acquisition par l’élève de connaissances et de compétences qui seront mises en œuvre tout au long de sa vie, suppose une évolution profonde de la pédagogie de nombre d’enseignants et ne peut se faire en trois ou quatre ans. Cela suppose aussi que des signes forts soient donnés par l’institution : redéfinition des programmes d’enseignement prenant effectivement en compte la logique du socle, investissement dans la formation initiale et continue des personnels, refonte de l’ensemble des systèmes d’évaluation (des élèves, des personnels - de manière individuelle mais aussi, surtout, collective, évaluation des effets du système lui-même...). Le compte n’y est pas. Une rapide inflexion de la politique éducative du gouvernement est indispensable.

C.P. : Le texte propose l’idée d’un « socle n°2 », celui de la vie professionnelle, intégrant « notamment l’aptitude à travailler en équipe, la maîtrise des outils informatiques et bureautiques ainsi que la pratique de l’anglais ou de toute autre langue étrangère, et les moyens destinés à en favoriser l’actualisation tout au long de la vie professionnelle ».
Que pensez-vous de cette idée de « socle commun » vue par les milieux professionnels ?

C.D. : Les organisations confédérées de salariés et les organisations patronales s’accordent sur l’importance de la maîtrise des connaissances et compétences de base, et leur nécessaire actualisation, pour la réussite de la vie professionnelle des salariés et l’avenir des entreprises. Les efforts financiers importants consacrés par les organismes paritaires agréés (OPCA) au financement des formations aux savoirs de base et à la lutte contre l’illettrisme en témoignent.

En 2004, les représentants des employeurs ont eux aussi pesé pour l’instauration du socle commun. Les contenus généraux du « socle N°2 » reprennent d’ailleurs des éléments du socle de l’Ecole, en mettant l’accent sur ceux les plus directement en lien avec le monde professionnel.
Sans préjuger du résultat des travaux, il faut noter que les partenaires sociaux ont clairement défini des objectifs partagés et se sont dotés de moyens pour les atteindre : une définition précise du socle est demandée au Conseil paritaire d’évaluation des politiques de formation professionnelle, créé par cet ANI.
Ce conseil sera chargé de préciser le socle, de proposer des moyens destinés à favoriser sa prise en compte dans la formation continue et d’évaluer sa mise en œuvre. Ce travail pourra être complété par les Commissions Paritaires Nationales (CPNE) de branches, afin de tenir compte de la diversité des métiers.
Cette réflexion des branches pourra aussi utilement alimenter la réflexion sur les programmes de l’Ecole et le travail des Commissions Paritaires Consultatives (CPC) en charge de l’élaboration des référentiels des voies professionnelles et technologiques. C’est aussi par ce biais que les partenaires sociaux pourront peser pour faire évoluer l’Education Nationale.

Catherine Ducarne, Secrétaire Confédérale CFDT, Chargée de la Formation Initiale des jeunes et de l’alternance, Certifications, Formation Tout au Long de la Vie,, Service Emploi Sécurisation des Parcours.


[1Pour rappel, les autres financeurs sont l’Etat, 7 milliards, les Régions, 4, les autres collectivités territoriales, l’Unedic, et les individus eux-mêmes) ne peuvent à eux seuls résoudre tous les problèmes issus de la formation initiale.

[2Droit individuel à la formation

[3Congé individuel de formation