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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Favoriser l’engagement citoyen

Emmanuel Maugard

23 octobre 2020

Emmanuel Maugard, enseignant en histoire-géographie, explore l’Enseignement morale et civique (EMC) comme un moyen de développer l’esprit critique et l’engagement. Il nous raconte comment il se saisit de cette discipline polymorphe en y glissant un zeste de coopération.


Bon élève, le concours d’enseignant lui a donné pourtant du fil à retordre, malgré sa volonté précoce de devenir enseignant. Il effectue des remplacements avant d’être titularisé, se familiarise en même temps avec l’informatique. Très tôt, il mêle numérique et enseignement en se questionnant sur les moyens de l’utiliser au service de la classe et de son prolongement en dehors. « Le numérique est un vecteur de scénarisation des cours. Il peut être aussi un lien avec le hors la classe, pour aider le développement de l’autonomie de l’élève. Le risque est de créer l’effet inverse, qu’il soit une sorte de béquille que l’élève apprend à utiliser mais pas à enlever.  »

Lorsque l’éducation civique s’ajoute aux matières enseignées par les professeurs d’histoire-géographie au collège, il ne se sent pas tout à fait à l’aise face à une discipline dont il ne maîtrise pas tous les items. Avec l’arrivée de l’EMC, il se méfie de la partie morale. Il perçoit toutefois que travailler sur les valeurs, les approches et cultures différentes et ce qui fait commun, a tout à voir avec le développement de l’autonomie et de l’esprit critique. « J’ai commencé en étant plutôt moralisateur puis, grâce à des articles des Cahiers pédagogiques et aux rencontres d’été du CRAP, j’ai évolué pour ne pas rentrer dans une approche culpabilisante. »

Il prend comme exemple le travail réalisé il y a deux ans avec une classe sur les questions sensibles et les fakenews en lien avec les migrations. Les élèves devaient analyser des articles, sur le fond et la forme, pour comprendre la façon dont ils avaient été écrits, les ressorts émotionnels éventuellement utilisés pour influencer l’opinion des lecteurs. « C’est comme ça que je ressens l’enseignement : permettre à l’élève d’avoir une approche critique, d’être capable de discerner comment est construite l’information. »

La coopération en réponse aux opinions inacceptables

Pour lui, le plus ardu, est d’avoir la capacité à accepter différentes opinions, à gérer ses réactions face à des opinions inacceptables, et, dans ce cas, à entendre la personne en lui présentant en retour les valeurs communes dans un esprit de tolérance. Et c’est d’autant plus difficile avec des collégiens de 4e et de 3e pour qui l’affirmation d’idées en opposition aux adultes est parfois un moyen de construire leur propre personnalité.

Il apprécie ce volet-là, l’écoute et le dialogue qui s’instaurent, la construction d’une dynamique de classe qui en découle. Il utilise au départ l’écriture collaborative et évolue vers la coopération dans l’idée de construire les connaissances de chacun par du travail de groupe en classe et à distance. « La collaboration, la coopération sont en lien avec l’idée citoyenne. Elles créent une dynamique de classe qui permet à chacun de travailler et de s’exprimer, de se soutenir pour aller plus loin, de retrouver une image positive de soi. »

De l’histoire à la sécurité numérique

Avec une classe de 3e, il initie un projet de classe « défense et sécurité globale » dans le cadre d’une convention tripartite entre le collège, le ministère de l’Éducation nationale et celui de la Défense. Il n’est pas à priori attiré par le secteur militaire, ce qui l’intéresse, ce sont les notions de sécurité et d’engagement citoyen.

Il relie le partenariat institué avec une unité de marine à l’enseignement de l’histoire. La vie d’une famille imaginaire nantaise sert de support pour visiter les différentes formes d’engagement pendant les deux guerres mondiales : soldat, résistants, personnels de santé. Il convoque les compétences numériques avec le décryptage du code Enigma utilisé pendant la seconde guerre mondiale.

Les apprentissages se prolongent vers la sécurité numérique, les paramétrages des réseaux sociaux et les moyens de se protéger contre les mauvais côtés d’Internet. Ils se renforcent avec des ateliers où des élèves de 3e forment des 5e au numérique et à la sécurité numérique. « Cela créée une dynamique pour que les élèves puissent aller plus loin dans les apprentissages et le faire en s’engageant auprès des autres. »

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Pendant le confinement

Durant le confinement, cette entraide a été précieuse pour aider à la gestion de la distance. Les pratiques coopératives ont permis aussi dans ce contexte la réussite des travaux de groupe.

Le collectif dans un bateau

La classe « défense et sécurité globale » a pour autre intérêt la découverte d’un milieu méconnu, vecteur de représentations fortes positives ou négatives. L’unité partenaire appartient à la Marine, et la familiarisation avec la vie des soldats sur un bateau permet de mettre en relief la nécessité de l’engagement de chacun pour ne pas mettre en danger le collectif, les modalités du fonctionnement du groupe, les contraintes de longs mois partagés dans un espace fermé.

La découverte s’est faite par des correspondances et par un séjour de cinq jours à Toulon pendant lequel la classe a visité des navires surprenants. « C’est un milieu hors norme, ce qui favorise une ouverture d’esprit pour aller vers l’autre. Les élèves se rendent compte qu’ils sont dans un lieu particulier, difficilement accessible. »

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A Toulon

Le rôle de la Défense nationale est au programme d’EMC mais ce n’est pas seulement ce point qui est étudié. La communication est passée au crible de l’analyse critique en comparant, par exemple, sur un évènement donné, les articles sur le site du ministère de la Défense et d’autres publiés par différents organes de presse. Les réalités d’un équipage de bateau soulignent les notions de sécurité, de collectif et font voler en éclat quelques représentations et stéréotypes. « Ils voient concrètement ce qu’est la vie de marin, l’éloignement de la famille pendant plusieurs mois en vivant dans un espace contraint. »

Engagement, engagements

La mise en lien de différents contextes d’engagement était centrale dans le projet : engagement au sein de la classe, engagement citoyen au cours des deux guerres mondiales, engagement militaire. « C’était intéressant de voir avec la Résistance l’importance de l’éthique, du jugement par soi-même et la possibilité de remettre en cause un gouvernement s’il s’éloigne des valeurs démocratiques. »

Cette année, Emmanuel Maugard a changé d’établissement. Il va renouveler l’expérience en associant une enseignante d’anglais. Les élèves produiront une vidéo bilingue sur le thème « qu’est ce qu’un citoyen engagé au service des autres dans le passé et aujourd’hui ? ». Les ateliers numériques sont toujours de mise tout comme la coopération et l’entraide pendant et hors la classe. Il vérifie l’importance de ce tutorat entre pairs lorsqu’il participe à l’aide aux devoirs organisée dans son quartier par le centre de loisirs. « Les enfants viennent car ils n’ont personne pour les aider chez eux. La masse de travail est souvent compliquée à gérer. Ils s’entraident de façon informelle mais ce serait bien de formaliser un peu les choses pour valoriser les apprentissages.  »

Il enseigne désormais à la fois au collège et au lycée, où le système d’entraide au sein de la classe est plus difficile à mettre en œuvre sans qu’il en discerne encore les raisons. Il intervient sur le thème du numérique auprès d’étudiants en distance et en master avec en tête le principe qui régit ses propres pratiques : l’outil doit être au service de l’apprentissage et ne pas être un vecteur d’inégalités.

Monique Royer

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