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Billet du mois

Fatigue

Jean-Michel Zakhartchouk

22 janvier 2013

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C’est entendu. Le socle commun va inéluctablement livrer aux patrons qui s’en frottent les mains sous leur chapeau haut de forme les malheureux pauvres qui, n’apprenant tout au mieux qu’un vague lire-écrire-compter, n’auront aucun moyen d’échapper à la terrible logique libérale. Sauf s’ils se retrouvent au chômage.

C’est évident. Le livret de compétences, même simplifié, va entrainer le fichage généralisé de la population «  dangereuse  ». Tels des Jean Valjean, ils erreront d’entretien d’embauche en entretien d’embauche pour s’entendre dire : «  Désolé, vous n’avez pas validé la compétence 6, on ne peut retenir votre candidature.  »

C’est clair comme de l’eau de roche. À Lisbonne, Bruxelles, Davos, ils nous ont concocté un socle commun selon une logique ultralibérale : il faut en finir avec ces vieilleries humanistes, ce qui compte, c’est l’employabilité, la flexibilité, l’adéquation aux besoins de notre écoprofit. On fera jouer aux pédagogues innovants le rôle d’idiots utiles et le tour sera joué.

Cela saute aux yeux. Regardons certains items du socle commun : ils nous renvoient au Meilleur des mondes ou à 1984. Il faudra se conformer à la logique de nos sociétés, en perdant tout esprit critique. Car il faudra «  connaitre le monde de l’entreprise  », «  devenir citoyen européen  » (devinez de quelle Europe il s’agit), «  se conformer aux règles  ». Adieu esprit critique, adieu culture, adieu Princesse de Clèves.

C’est diabolique. Ces pauvres pédagos ne s’en rendent pas compte, mais s’attaquer au brevet, au bac demain, remettre en cause les notes au profit des «  grilles  » si bien nommées, c’est s’attaquer frontalement aux qualifications, à ces diplômes qui nous protègent, qui sont des acquis auxquels on ne doit pas toucher et pour lesquels on se battra, fût-ce en s’alliant avec des gens qui ne pensent pas comme nous sur tous les points.

C’est une nécessité : il va falloir s’opposer de toutes nos forces à ce socle, à ces compétences, au nom des savoirs offensés, attaqués, dévoyés. Montrons que le progressisme aujourd’hui réside dans la défense de la notation, que les familles réclament. Montrons que le découpage disciplinaire est un horizon indépassable et que, si nous n’arrivons pas à faire échec au socle dans son ensemble, nous devons au moins obtenir la suppression des compétences dites «  transversales  ». Montrons que les expérimentations d’école dite du socle sont des entreprises pernicieuses (« entreprises  » est le bon mot) et des chevaux de Troie dont il faut à tout prix empêcher l’installation, car les guerriers du libéralisme en sortiront pour massacrer ce qui restera de notre école républicaine.

Qui a dit que j’exagérais, que je caricaturais, que je faisais de la mauvaise polémique ? J’invite à lire certaines revues, certains blogs, certaines tribunes de quotidiens ou d’hebdomadaires. Tant pis pour la fatigue qui nous prend devant ces litanies, il faut boire les potions amères. Pour un temps, on laissera de côté notre travail, notre patiente construction de compétences avec les élèves, notre fiche d’évaluation des progrès, notre élaboration de situations complexes, si possible motivantes. Bien sûr, nous pourrions, comme le dit Dante, cité par Marx dans son introduction au Capital, «  Suis ton chemin et laisse dire les gens  », mais il faut bien que de temps en temps, nous, les idiots utiles, nous ripostions.

Photo vignette : Mathilde Bernos


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