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Fallait-il lire la lettre de Guy Môquet ?

Le point de vue de Yannick Mével, professeur d’histoire, membre du comité de rédaction des Cahiers pédagogiques.

24 octobre 2007

Avant la date de commémoration, j’avais fait un travail avec mes élèves de terminale sur le thème « faut-il lire cette lettre ? ». Il s’agissait de les confronter à ce texte tel qu’il est, de répondre à leurs questions sur son contexte et de leur faire lire une série de réactions prises dans la presse de partisans et d’adversaires de sa lecture en classe avant de faire un débat argumenté. Deux séances d’Education Civique Juridique et sociale qui s’articulaient avec le thème « responsabilité et citoyenneté » ainsi qu’avec le chapitre de leur programme d’histoire « mémoires de la seconde guerre mondiale ».

Lundi, je n’ai pas lu la lettre de Guy Môquet, ni en terminale, ni en seconde. J’ai dit pourquoi à mes élèves en énonçant 4 arguments. Les deux premiers sont « classiques », Philippe Watrelot et Philippe Meirieu les ont très bien affirmés dans Ripostes du dimanche 21 octobre 2007 sur France 5, je n’y reviens pas. Le suivant est, me semble-t-il, moins fréquemment mobilisé c’est pourquoi je le développe un peu ici (c’est à peu prés ce que j’ai dit à mes élèves). Le quatrième (que j’ai fait beaucoup plus court en classe) est le fruit d’un agacement de prof d’histoire et de pédagogue. Voilà :
1) Je suis professeur d’histoire pas de mémoire, l’école n’est pas le lieu de la commémoration mais celui de la prise de distance.
2) S’il est légitime que l’Etat définisse les programmes en République la volonté d’un seul (fût-il élu à la tête de l’Etat) n’est pas la loi.
3) Cette lettre n’est pas bonne et son « message » ne me convient pas. Cette lettre ne me parle d’ailleurs pas tant en elle-même que par ce que je sais de celui qui l’a écrite et du contexte dans lequel elle a été écrite. Ce qui est admirable dans la Résistance, (et édifiant sans doute dans l’évocation de la Résistance), c’est le refus -le refus de se soumettre à un ordre injuste- c’est l’action, l’engagement individuel et collectif. Dans la lettre de Guy Môquet il n’y a rien de cela mais la mort. Or, ce n’est pas dans sa mort que Guy Môquet est admirable, c’est dans son engagement. La mort il ne l’a pas voulue, Môquet n’est pas un martyr, son engagement ne prend pas de sens supplémentaire dans la mort. Le martyr n’est pas un modèle, le sacrifice n’est en aucun cas un but dans l’existence. Non, Guy Môquet n’est pas mort pour ses idées : il a vécu pour ses idées. Il ne s’est pas fait tuer pour la cause (de la Liberté, de la Patrie ou du Parti) il a distribué des tracts. Sa mort est dégueulasse, scandaleuse et en aucun cas admirable. Le sens de sa mort était donné par ses assassins : Il a été exécuté pour l’exemple, pour faire régner la terreur. Sa mort en elle-même n’a servi à rien, c’est sa vie, ce sont ses actes de vivant qui servaient, et ceux des autres résistants. Les idéologues du martyr, y compris ceux du Parti Communiste Français de l’après guerre (Jacques Duclos qui fit publier ces lettres eut là une attitude toute stalinienne à laquelle je ne réduis pas l’ensemble des communistes de l’époque) sont des manipulateurs qui, au bout du compte, préfèrent les morts soumis aux vivants agissants. Faire lire cette lettre ce n’est donc pas seulement une régression vers « l’émotionnel » mais aussi d’une grave régression du politique ramené au sacrifice.
4) On a beaucoup glosé sur l’habileté du président et de ses conseillers dans cette affaire. La récupération, le choix très consciemment médiatique à partir de quelques mots-clés qui reviennent dans tous les commentaires comme des jingles « jeune-résistant-engagé-français-victime » et participent de l’amalgame confusionniste et simplificateur qui servait de base aux discours du candidat. Il a fallu que des historiens écrivent la complexité du « cas Môquet » pour que les conseillers de Darcos bricolent assez maladroitement un « dossier » situant la lettre dans un corpus qui contient de bien beaux textes dont cependant aucun n’éclaire finalement la lettre de Guy Môquet (il s’agit de montrer qu’il n’était pas le seul, pas d’expliquer ce qui s’est passé).

Que savait Nicolas Sarkozy du fait que la résistance est au programme de première, que la mémoire de la guerre est à celui de terminale, bref que ce thème est traité dans le cadre du programme d’histoire du lycée deux années sur trois ? Et qu’en savent les journalistes et les non-profs d’histoire qui « ne comprennent pas » que de nombreux profs d’histoire refusent cette célébration ? Rappelons à ce propos que les programmes d’histoire du lycée permettent d’aborder la plupart des sujets « aigus » de l’histoire récente : colonisation et décolonisation, Vichy, la collaboration, la résistance, la shoah et sa mémoire, la question israélo-palestinienne, la guerre d’Algérie (y compris la bataille d’Alger et la torture), la guerre du Vietnam, le « phénomène » religieux, tous ces thèmes dont des journalistes et des politiques prompts à se poser en justiciers croient qu’il suffit de dire « on n’en parle pas aux élèves » pour se faire bien voir de ceux dont la mémoire est sensible ! Il y a belle lurette que les programmes d’histoire n’occultent plus les « questions sensibles » ! La question n’est donc pas « faut-il en faire des objets d’étude ? » mais « comment en faire des objets d’étude ? » (Si l’on voulait faire une critique politique des contenus des programmes il faudrait plutôt interroger la place de l’histoire sociale...). Pour revenir à l’affaire de la lettre : non, il n’y a pas au lycée un déficit d’histoire de la Résistance et de la collaboration que la « journée » de lundi viendrait combler ! Mais, en effet, quelque chose a changé depuis la mort de de Gaulle (9 novembre 1970) : la version officielle gaulliste (ce qu’Henry Rousso a nommé le « résistancialisme ») n’est plus au programme. Par contre, une réflexion plus large sur la période est proposée qui prend en compte la collaboration, la diversité et les évolutions des positions des uns et des autres dans la période, bref l’Histoire avec ce qu’elle implique de distance, de nuance et de confrontation critique au document. Je suis de ceux qui pensent qu’il y a encore trop d’apprentissage sans réflexion, trop de dressage, d’admiration obligatoire, pas assez de formation à l’esprit critique dans l’enseignement de notre matière. De ce point de vue aussi, pédagogique et didactique, la lecture de la lettre de Guy Môquet est une régression !

Yannick Mével, professeur d’histoire.


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