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Faire école, un sport de combat. Entre terrain et recherche

Jacques Cornet, Éd. Couleur livres & CGE, 2015

4 novembre 2016

Voici un livre original et passionnant tant par sa démarche et son contenu que par et la personnalité de son auteur, Jacques Cornet. Celui-ci a d’abord été enseignant dans l’enseignement secondaire belge avant de devenir formateur d’enseignants (sociologie) dans une Haute école pédagogique à Liège. Mais il est aussi un des piliers du mouvement socio pédagogique «  Changement pour l’égalité  » qui publie une revue engagée, Traces de Changements, à laquelle les Cahiers Pédagogiques font d’ailleurs de temps en temps écho.

Cet ouvrage est un recueil de trente-cinq articles – parmi une centaine d’autres – écrits par J. Cornet mais choisis à l’insu de son plein gré puisque qu’il s’agit est en réalité du cadeau que lui ont réservé les camarades de cette association à la veille de son départ à la retraite. Belle marque d’estime !

Dans sa préface percutante, Philippe Meirieu fait l’éloge du militant pédagogique d’aujourd’hui avec en filagramme les qualités et les exigences de Jacques Cornet. Un militant qui dérange, bouscule en restant fidèle à ses convictions fondatrices parmi lesquelles on retrouve ces quelques mots-clés : valeurs, rigueur, engagement, vision politique et travail collectif.

Le dénominateur commun de ces trente-cinq textes reste ce souci d’analyser, de comprendre le système scolaire reproducteur d’inégalité en Belgique comme en France sans doute mais aussi de présenter des démarches innovantes que l’auteur a initiées avec ses collègues dans son centre de formation (Helmo). Il est ce qu’on appelle un «  militant chercheur  » qui pratique l’isomorphisme pédagogique l’obligeant à sortir constamment de sa zone de confort pour faire ce qu’il dit et dire ce qu’il fait. Au travers de courts récits réflexifs, il nous explique par exemple comment et pourquoi éduquer aux sciences humaines, comment construire avec ses étudiants et ses collègues un autre rapport au social, apprendre la domination etc.

Faire école, un sport de combat (clin d’œil à Bourdieu) est donc un livre d’analyses rigoureuses du système scolaire. Quant au sous-titre, Entre terrain et recherche, il s’explique par bien le souci de l’auteur de décrire des dispositifs pratiques et de les analyser sous l’angle des effets de formation pour les étudiants et les collègues. Je vous conseille notamment le «  Théoriser pratique   » ou le «  Entre la famille et l’Ecole  » qui sont assez représentatives des démarches de l’auteur.

Cet ouvrage, représentatif de la pensée féconde de J. Cornet, constitue donc une bonne invitation à lire ses autres livres présents ou à venir…

Pour aller plus loin, nous avons posé quelques questions à l’auteur

Faire école, un sport de combat… Qu’est-ce que ce titre évoque et comment faut-il le comprendre ?

Il fait référence à un film sur Bourdieu intitulé La sociologie, un sport de combat. Et c’est à partir de là que ce titre a dû être choisi puisque cet auteur compte beaucoup pour moi. Faire une école qui favorise la réussite des plus faibles, c’est un combat de tous les jours contre toutes les résistances, de la part des parents, des collègues ou de l’ensemble de la société. Faire école c’est aussi faire collectif et c’est un sport de combat d’arriver à mobiliser les collègues autour d’un projet commun alors que tous ne partagent pas le même avis sur ce positionnement. Je crois que pour faire école, il y a des stratégies à utiliser, des moments où il faut durcir le ton et là comme dans le sport il faut prendre la mesure de l’adversaire. Ceci dit, dans ma carrière j’ai eu la grande chance d’avoir ce collectif avec des profs très unis autour d’un projet commun notamment en mettant sur pied, ces douze dernières années, un système de formation où les personnes travaillent ensemble autour d’un projet collectif.

Dans l’introduction de l’ouvrage, P. Meirieu se demande comment peut-on être militant. Mais comment l’êtes-vous devenu et surtout resté ?

Je l’ignore, il faut aller sur le divan pour le savoir. Dans mon histoire personnelle j’ai toujours été très engagé politiquement au travers d’un service civil, puis du travail dans un collectif autogéré de formation et de production pour chômeurs, etc. Cela a toujours été mon moteur. Si je n’avais pas eu cet engagement militant je n’aurai pas pu rester dans l’enseignement. Mais d’autre part, la coopération, les recherches communes représentent un vrai plaisir pour moi, même si c’est beaucoup plus de travail. Il s’agirait donc plus d’une militance au sens de la recherche, de l’entraide, de la collaboration avec les camarades. Je ne suis pas du tout dans l’image du militant qui sacrifierait tout à sa cause. Je ne fonctionne pas comme ça. Je milite par conviction et par plaisir.

Dans le livre – parmi plusieurs dispositifs de formation – vous en évoquez un lié à l’écriture professionnel. Qu’en est-il ?

Nous utilisons en effet beaucoup le recours à l’écrit comme c’est expliqué dans l’ouvrage. Mais nous sommes convaincus que c’est plus une combinaison d’activités qui produit des effets de formation plutôt qu’un temps d’écriture isolé à un moment précis. Ce qui intéressant à comprendre c’est que nous aussi - les formateurs d’enseignants- nous écrivons sur nos pratiques en nous mettant parfois en danger comme nos étudiants le ressentent aussi. Pour le dire vite, nos étudiants nous proposent, dans le cadre d’ateliers spécifiques, des situations concrètes de formation vécues comme insatisfaisantes voire injustes à leurs yeux. A partir de là et avec l’accord de toutes les parties, le prof écrit comment il a vécu la situation visée et les étudiants font leur propre récit. On démarre alors notre séance de travail à partir de ces différents textes en utilisant la méthode de l’entrainement mental pour voir ce qui s’est passé et comment améliorer la situation. C’est un peu comme un incident critique vécu en stage sauf qu’ici l’objet porte sur quelque chose de vécu au sein de notre école.

Il faut dire aussi que dans notre système de formation l’isomorphisme pédagogique occupe une place centrale. Voir le site de notre Haute Ecole pour plus de renseignements sur ces questions, www.helmo.be/tenterplus.

Un des enjeux actuels tant en France qu’en Belgique réside dans une en formation initiale et continuée adaptée au XXIe siècle. Comment la voyez-vous ? Quels en sont les grands enjeux ?

Si on souhaite lutter contre la fonction dominante de l’école, fonction de reproduction et de l’aggravation des inégalités, alors il faut une formation politique, sociologique et pédagogique qui aille dans ce sens. Ce qui exige plusieurs ruptures importantes à travailler en formation. J’en citerai brièvement deux parmi bien d’autres.

La première, nécessaire aux suivantes, c’est l’acceptation qu’apprendre autant qu’enseigner suppose une implication personnelle. Quand les étudiants arrivent en formation initiale, ils pensent que se former c’est réussir des examens et répondre à des questions. Alors que se former c’est s’impliquer subjectivement, entrer dans un processus de transformation personnelle. Par exemple, quant les choses ne vont pas en classe, les étudiants pensent que c’est dû à la paresse ou l’incapacité des élèves alors qu’il faudrait requestionner au moins la situation d’apprentissage mise en place. Les jeunes qui nous arrivent ont une idée de l’identité professionnelle qui les empêche de devenir des professionnels. Si on ne travaille pas ça on n’arrivera jamais à former les enseignants. De plus, on ne peut pas changer seul c’est trop compliqué. On ne peut le faire que si on est ensemble en s’identifiant à un groupe qui est en train de changer. D’où cette importance que nous donnons au caractère collectif de la formation initiale.

Une autre rupture fondamentale c’est comprendre que le savoir n’est pas quelque chose qui nous a été donné mais c’est quelque chose qui a été construit et qu’on peut donc déconstruire aussi. Sinon, on reste figé dans la logique d’un savoir reçu – comme tombé du ciel- que l’étudiant va ensuite donner à ses élèves sans réflexion épistémologique, sans aucun sens critique. Puis il y a encore d’autres ruptures liées à l’apprentissage, à la posture sociale, au rôle politique, etc.

Xavier Dejemeppe
formateur en Belgique