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N° 489 - Dossier "Faire du français sans exclure"

Faire du français sans exclu... sivité !

Par Sylvain Grandserre

L’enseignement traditionnel est souvent quelque peu desséché, voire décharné : un plaidoyer et quelques pistes pour un français érotique.

On emploie fréquemment le terme de bavure quand des forces de l’ordre agressent un citoyen au lieu de le protéger. S’agissant de l’enseignement traditionnel de notre langue, peut-être pourrait-on également parler de bavure pédagogique ! Pourtant les intentions sont là, telles que les rappelait en son temps le ministre de l’Éducation nationale Jack Lang [1] : « Un enfant qui, hors toute considération de culture, n’a pas accès à notre maison commune, la langue nationale, est un enfant mutilé ». Oui, mutilé quand il reçoit sur la tête le toit de l’édifice censé l’héberger !
Mais il se trouve qu’au moment d’aborder cet apprentissage (comme bien d’autres), notre système scolaire bute sur une difficulté si bien repérée par Gaston Bachelard : « Tout enseignement est un rationalisme, tout apprentissage est un empirisme ». Ainsi, logique et déduction sont les deux mamelles d’un enseignement qui refuse de se mettre à la portée véritable de ceux qu’il devrait pourtant nourrir. Qu’on le veuille ou non, malgré une multitude d’initiatives locales généralement individuelles, on continue d’enseigner le français comme s’il s’agissait d’une langue morte. On décortique souvent la mue desséchée de l’animal que l’on prétend vouloir domestiquer. Car il semble bien que la figure dominante s’apparente encore trop à Madame Jargonos, ce personnage inventé par Érick Orsenna [2] pour symboliser une approche de la langue française décharnée, désincarnée, qui n’a plus que « la peau sur les os » ! On comprend mieux qu’au lieu de faire bonne chère, nos jeunes aient le sentiment d’être tombés sur un os avec cette langue — servie sans sauce piquante — qui devrait être la leur, mais qu’ils ne semblent qu’emprunter à défaut d’en être propriétaires.
Voilà pourquoi Guy Bedos a pu affirmer que « l’enseignement des lettres est à la littérature ce que la gynécologie est à l’érotisme ». Quand on sait que faire apprendre est aussi délicat que faire aimer, il semble évident que, pour l’enseignement du français, la haine l’a emporté sur l’amour !
Nous avons pourtant une chance incroyable avec le français. Son histoire est passionnante (famille de mots, étymologie, évolutions), et nous possédons diverses figures attractives sur lesquelles nous appuyer. Épigrammes, acrostiches, poésies, expressions, dictons, chansons, anagrammes, slam, calembours, palindromes, barbarismes, rimes, charades, contrepèteries, syllogismes, holorimes ou rébus sont autant de façons d’entrer dans notre langue sans se casser les dents.
Maitriser sa langue, ce n’est pas seulement jouer avec. Dès le primaire, des pratiques simples de travail permettent de mobiliser les élèves. À l’oral, on peut penser aux entretiens du matin (quoi de neuf ?), à la tenue d’exposés, aux présentations de lectures, aux débats philosophiques, aux réunions de coopérative (conseils), mais aussi à la pratique du théâtre, de l’interview ou de la radio. À l’écrit, il est possible d’alterner textes libres (réels ou fictifs) et textes imposés (thème, mots à utiliser, suite d’une histoire, pastiches), comptes-rendus, articles pour un journal ou un site web, correspondance, affichages, écrits poétiques. La pratique de la lecture, au-delà des habituels exercices d’entrainement (vitesse, repérage d’informations, questions de compréhension), peut s’exercer dans la recherche documentaire, la ritualisation de la lecture silencieuse pour ceux ayant fini un travail, la participation à un jury pour élire le meilleur ouvrage, l’inscription à un défi avec une autre classe, la lecture à voix haute de ses propres textes, la socialisation des écrits des élèves (journaux scolaires, recueils de textes par exemple).
Inondant les autres disciplines, la maitrise de notre langue est tout aussi indispensable à la compréhension d’un énoncé mathématique, à la restitution d’un résultat scientifique, à l’analyse d’une langue étrangère ou à l’expression d’un sentiment artistique. Ça va sans dire, et encore mieux en le disant, tous ces dispositifs renvoient au statut que l’on accorde à celui qui parle ou écrit. Pas de mépris, mais de la bienveillance qui n’interdit pas l’exigence, avec le souci de l’accueil de la parole avant celui de l’évaluation du langage.
On voit dès lors qu’un parallèle peut être établi entre le français et les mathématiques. On sait que, dans cette dernière matière, il est souvent constaté un trop rapide passage à l’abstraction avant même que les manipulations essentielles aient été fructueuses : découpage, collection d’objets, classements, comparaisons, pesées, mesures, estimations, tâtonnement, etc. Nous agissons trop souvent de même avec le français dont nous dégoutons les élèves avant même qu’ils y aient... gouté. Quelle urgence y a-t-il – pour une immense majorité qui ne deviendra pas grammairiens – à s’acharner au travail sur la distinction entre propositions coordonnées, juxtaposées, principales ou relatives dès le cycle III ? Qu’on est loin alors de la grammaire en quatre pages que proposait Célestin Freinet [3] ! C’est du plaisir à pratiquer le français que peut naitre celui de le comprendre pour mieux le maitriser. Nous en sommes trop souvent restés, et les programmes de l’école avec, aux séances de natation sur tabouret telles qu’elles se pratiquaient autrefois. Le geste devient gesticulation, l’intention supposée demeure une obéissance et la flottaison un hasard qu’on s’attribue quand il survient.
À qui objectera que cela n’a jamais tué personne... je répondrai que ça en a tout de même blessé beaucoup. Détestation de la lecture, peur de l’écriture, angoisse de la parole publique : voilà aussi le tableau noir d’une école qui exclut pour maintenir sans même en être consciente son exclusivité. Le français de Prévert, Brassens, Baudelaire, Corneille ou Molière est devenu une matière qui produit moins de chaleur que de démangeaisons. D’autres auront tout de même la chance d’être toujours travaillés par une langue qu’ils n’ont pas pu en son temps travailler. Ça fait souvent de bons professeurs de français !

Sylvain Grandserre
Maitre d’école

Auteur avec Laurent Lescouarch de Faire travailler les élèves à l’école, ESF 2009



[1 Dans la préface de Qu’apprend-on au collège ?, CNDP.

[2Érik Orsenna, La grammaire est une chanson douce, Stock 2001.

[3Brochures d’Éducation Nouvelle Populaire n°2, octobre 1937.


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