Accueil > L’actualité vue par le CRAP > Extinction annoncée des TPE ?...


Extinction annoncée des TPE ?...

Par Raoul Pantanella

19 novembre 2004

Les TPE, travaux personnels encadrés que les lycéens préparent en première et en terminale et qui font l’objet d’une épreuve facultative au bac, sont-ils menacés d’extinction ?
Ce dispositif pédagogique majeur de la réforme des lycées mis en place en 1999 est en effet promis à disparaître à terme si le ministre François Fillon maintient les projets d’arrêtés qu’il veut présenter au Conseil supérieur de l’Éducation. À la rentrée 2005, les TPE seraient supprimés en terminale et au bac... Le ministère a déjà marginalisé et mis à mal au collège, les IDD (itinéraires de découverte) qui sont comme la première ébauche des TPE et l’occasion d’apprendre à les faire.
Ainsi, après avoir fermé des milliers de postes d’enseignants, de surveillants, d’aide éducateurs, après avoir quasiment éteint la formation continue des professeurs de collège et de lycée, le ministère de l’Éducation nationale s’apprête à porter un coup décisif à ce qui reste de la réforme des lycées entreprise sous le gouvernement de Lionel Jospin...

De quoi François Fillon priverait-il les lycéens en supprimant les TPE ?

Avant tout, il les priverait d’un dispositif pédagogique qui les préparait le mieux à affronter les études supérieures !

Les TPE, parce qu’ils demandent aux lycéens d’aborder une même question sous l’angle d’au moins deux disciplines, leur permettent d’entrevoir la complexité du monde et des savoirs, les incitent à opérer, même timidement, ce qu’Edgar Morin nomme la reliance des connaissances. Finie cette petite fenêtre pluridisciplinaire, marche arrière toute vers le code série des disciplines bien compartimentées, patchwork culturel, manteau d’Arlequin impossible à revêtir.

Les TPE, parce qu’ils font œuvrer les élèves en groupe - deux heures par semaine, une toute petite part du temps scolaire seulement - leur apprennent le travail en équipe, la coopération, la solidarité dans la recherche, dans la production et les résultats. Aucun autre dispositif ne leur offre cette possibilité au lycée où les cours magistraux de la pédagogie impositive et frontale leur sont massivement dispensés jusqu’à plus soif, jusqu’à l’ennui. Pourtant, aujourd’hui, dans tous les domaines professionnels et dans la vie quotidienne, ne faut-il pas savoir sortir de son isolement, de son individualisme et travailler avec d’autres, en équipe ?

Les TPE, parce qu’ils orientent les lycéens vers des investigations sur des sujets qu’ils choisissent et problématisent, les préparent à la recherche documentaire, au travail personnel, à l’autonomie intellectuelle. Ils finalisent l’utilisation active par les élèves des CDI (centre d’information et de documentation). Ils leur apprennent à poser des questions aux savoirs, à interroger eux-mêmes les matières aux programmes. C’est l’occasion - enfin ! - pour les professeurs de ne pas faire ce qu’ils font sans se lasser mais avec des résultats toujours incertains : répondre par avance à des questions que les élèves ne se posent pas... Avec les TPE, la tâche la plus passionnante pour les maîtres est d’amener les élèves à se poser - individuellement et en groupe - les bonnes questions, des questions qui naissent dans leurs jeunes intelligences et qui leur permettent d’apprendre vraiment quand ils tentent de formuler leurs propres réponses. Les lycéens perdraient donc une occasion concrète d’apprendre les rudiments indispensables de la démarche pluridisciplinaire du chercheur.
On les veut autonomes et on supprimerait la seule épreuve du bac où ils peuvent se montrer autonomes ?

Enfin les TPE, parce qu’ils exigent que les élèves s’entraînent à la soutenance orale de leurs travaux, sont la seule et unique occasion d’acquérir au lycée une compétence majeure pour vivre et travailler aujourd’hui : apprendre à parler en public, à prendre la parole en public pour un exposé devant un auditoire, un jury, etc. Au lieu de leur donner ainsi la parole, recommencera-t-on à leur dire exclusivement : écoute, gratte et tais-toi ?

Résumons-nous. Autonomie, pluridisciplinarité, travail de groupe, recherche documentaire, utilisation des TICE (techniques de l’information et de la communication éducative), valorisation de l’oral, les TPE ont bien d’autres vertus encore. Toutes les compétences qu’ils exigent participent à la formation intellectuelle et à celle du citoyen, à une adaptation future au marché du travail en mutation constante et permettent de mieux suivre des études supérieures. Cela aurait dû mettre les TPE à l’abri de toute volonté destructrice. Il semble que ce ne soit pas le cas.
Et on ne comprend pas : pourquoi François Fillon s’apprête-t-il à faire ça ?

Créés sous un gouvernement de gauche, les TPE auraient-ils un handicap d’origine politique ? François Fillon voudrait-t-il appliquer à l’Éducation le spoil system à l’américaine ?

« Malgré l’intérêt pédagogique croissant qu’ils suscitent, tant auprès des élèves que des professeurs, les TPE sont ressentis en terminale comme une surcharge de travail l’année de l’examen », prétend le ministre. Autrement dit, ça marche fort, ça fait travailler, donc je supprime ?

Veut-il encore économiser sur les moyens et récupérer - mais pour en faire quoi ? - les 72 heures élèves attribuées dans l’année scolaire aux premières et aux terminales ?

De fait, le ministre semble vouloir céder aux pressions conjuguées des anti-libéraux qui se veulent, comme toujours, à la gauche de la gauche et pour lesquels les TPE sont le cheval de Troie du libéralisme économique et patronal, et des enseignants les plus rétrogrades, anti-pédagogues militants...

Mais au-delà de ces misérables raisons, on ne peut s’empêcher de songer à l’air du temps qui est tout en nostalgies ridicules et suspectes pour l’école d’antan, pour les blouses grises et les leçons à la craie, pour une école qui n’a bien fonctionné que dans les fantasmes de ceux qui la rappellent de leurs vœux. Après avoir rétabli la punition collective, le ministre Fillon va-t-il en infliger une à tous les lycéens français en supprimant les TPE qu’ils ont plébiscités ?
Passe ton bac d’abord, tu apprendras si tu peux plus tard, semble-t-il ainsi vouloir leur dire !

Raoul Pantanella
Professeur honoraire de lettres.
Auteur en 2000 de Les TPE, vers une autre pédagogie, CRDP d’Amiens, Crap-Cahiers pédagogiques.