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N° 491 - Dossier "Évaluer à l’heure des compétences"

Évaluer les langues vivantes au primaire

Par Christine Clemens-Corbi

Quelques pistes et outils pour un enseignement encore problématique pour les enseignants.

L’enseignement d’une langue vivante n’a pas encore trouvé de véritable place dans les classes du primaire : c’est ce que je constate en tant que conseillère pédagogique départementale en langues vivantes étrangères (LVE) pour les enseignants du premier degré. C’est une discipline récente à l’école primaire, et qui demande du temps pour être assimilée par les enseignants. Il s’agit bien d’une nouvelle activité de travail pour eux. Un des aspects cruciaux de leurs dilemmes professionnels est la question de l’évaluation : que faut-il évaluer, comment l’évaluer et qu’est-ce que valider des compétences en langues ? Ils se sentent démunis et disent avoir peu de visibilité sur les acquis attendus des élèves, ceux-ci étant désormais définis en termes de compétences.

Nouveaux outils

L’introduction de plusieurs outils dans l’enseignement des langues vivantes a aidé à rendre plus lisible et perceptible le niveau A1 [1] tout en contribuant à la mise en place de nouvelles démarches d’apprentissage et d’évaluation.

  • Au niveau national : l’adoption du cadre européen commun de référence pour les langues (CECRL). C’est « un instrument pratique permettant d’établir clairement les éléments communs à atteindre lors des étapes successives de l’apprentissage » : niveau A1 pour les élèves en fin de CM2. Les cinq domaines à travailler sont : parler en continu, parler en interaction, écouter et comprendre, lire, écrire. Mettre en place ces cinq activités langagières en classe nécessite une harmonisation des parcours linguistiques des élèves du CP au CM2 et l’obligation de construire une programmation de cycles en langue vivante. Des orientations bien précises en matière d’évaluation sont données dans le CECRL : les grilles d’évaluation doivent être rédigées en termes positifs et doivent permettre de déterminer les acquis des élèves pris individuellement et de déterminer leur niveau dans chacune des activités de communication langagière. En effet, les élèves n’ont pas forcément le même niveau de maitrise des compétences dans les activités de réception et de production. Si l’on accepte cette logique d’évaluation, un élève qui aurait par exemple atteint le niveau A1 en production d’écrit mériterait un 20/20. Or, dans l’esprit des enseignants, il reste de nombreuses imperfections, et la note devrait être bien plus basse. Il est difficile de faire bouger les représentations des enseignants. Tout l’enjeu en formation est de leur faire percevoir les attendus du niveau A1, d’insister sur l’idée de parcours linguistique et de progression spiralaire des apprentissages. Il est nécessaire d’aider les enseignants à évaluer ce que les élèves doivent réaliser et à savoir si le niveau est atteint. Nous avons là une implication directe de la notion de compétence sur l’évaluation.
  • Au niveau académique : la création d’une évaluation académique en langues, qui s’inscrit dans le cadre de la mise en œuvre du socle commun et du livret de compétences, vise à positionner les acquis des élèves par rapport au niveau A1 du CECRL. Là encore, il s’agit d’un outil précieux pour les enseignants. La conception et le pilotage de cette évaluation étant effectués au niveau académique, les pratiques professionnelles tendent ainsi vers plus de cohérence et d’efficacité. De plus, le retour des résultats de leurs élèves surprend favorablement les professeurs des écoles et donc les aide à dédramatiser l’enseignement de cette discipline. Ils portent un nouveau regard sur l’évaluation positive ; cette appréciation qualitative des acquis des élèves les encourage et les stimule dans leurs pratiques professionnelles.

Lors d’une liaison académique entre école et collège, un des objectifs forts a été d’offrir des repères fixes et valables pour le premier et le second degré, en faisant progresser les professeurs des écoles et des collèges dans la construction, l’utilisation et la consolidation des compétences de niveau A1, dans la construction du socle de compétences A2. Pour cette journée consacrée aux langues vivantes, l’articulation a été donnée par le niveau A1, car c’est un domaine partagé entre l’élémentaire et le collège. Ce qui ressort du bilan comme élément positif : « Nous ne sommes pas partis des problèmes, mais des acquis des élèves d’où des constats valorisants ; nous avons fixé des repères et tenu compte des attentes institutionnelles : au primaire, construire des compétences de niveau A1 ; au collège, construire le A2 et consolider le niveau A1 ». Ce qui a été particulièrement apprécié est le réel travail effectué autour de la perception du niveau A1 en évaluation et du niveau A2 en apprentissage grâce aux échanges intra et intergroupes : « On nous a donné des repères sur le CECRL, nous avons travaillé l’articulation entre le CM2 et la 6e grâce au bilan des évaluations académiques ; nous constatons des progrès dans la construction et la consolidation des compétences du A1. »

Comment évaluer l’oral ?

Dans les classes, la mise en pratique d’une évaluation pour chaque niveau du cycle et après chaque séquence d’apprentissage reste un obstacle important. Les enseignants s’interrogent sur les manières de conduire un apprentissage qui permette aux élèves de maitriser les acquisitions attendues, mais ils situent difficilement leurs pratiques d’évaluation par rapport aux exigences de la notion de compétence, qui reste pour eux un concept flou. C’est particulièrement vrai pour l’oral. Cela leur demande la mise en place de stratégies d’évaluation spécifiques : en effet, la difficulté est bien réelle pour évaluer individuellement la production orale en interaction et en continu en raison d’effectifs parfois très lourds (jusqu’à trente élèves). L’enseignant est seul dans sa classe et il lui faut tenir compte de tout le groupe d’élèves pendant la passation des épreuves et prévoir des activités où la majorité sera en autonomie de travail pendant que d’autres seront évalués à l’oral. Ce dispositif est couteux, car il n’est pas possible de faire passer tous les élèves en une séance.

Des actions de formation sont nécessaires pour accompagner les enseignants dans cette tâche.

Comment concevoir des dispositifs d’évaluation des compétences orales en compréhension et production (qui pourraient être également utilisables en situation d’apprentissage) pour chacune des capacités ? Lors des stages « Défi des langues » en Vaucluse, les stagiaires ont été invités à élaborer des dispositifs d’évaluation pour les compétences en langues. Ce projet a été repris et poursuivi par l’équipe-ressource départementale LVE et les conseillères pédagogiques départementales LVE. Il a abouti à la réalisation d’un outil départemental conforme au cadre européen – niveau A1- pour évaluer les compétences orales en langues au cycle 3, pour valider les compétences du livret national et du livret trimestriel de circonscription. Il présente des fiches descriptives pour l’enseignant, un ou plusieurs documents élèves associés et un document sonore enregistré par des locuteurs natifs. [2]

Enfin, un autre outil « Challenge LVE » est mis en place depuis dix ans dans le département : il s’agit d’impulser une dynamique des langues en organisant des rencontres inter-écoles, de déclencher des changements dans la démarche pédagogique des maitres, de les inciter à développer des activités mettant en place de vraies situations de communication, pour les aider à observer leurs élèves en activité, évaluer les acquis… Un thème différent est retenu chaque année et proposé en trois langues (anglais, allemand, italien). Cela permet de lister les structures linguistiques et le lexique spécifiques à travailler. Un apprentissage effectif est réalisé en classe avec les élèves qui sont mis en projet. Le jour de la rencontre, les enseignants observent si leurs élèves sont capables de mobiliser leurs savoirs et savoir-faire pour réaliser les tâches nouvelles rencontrées dans les différents jeux de production orale ou compréhension orale. Les enseignants ne subissent plus, mais agissent dans cette évaluation [3]

L’élaboration de cet outil « Challenge » a eu un réel impact au niveau des pratiques de classe enseignantes. Le bilan qui en est tiré chaque année permet de mesurer une évolution importante de l’engagement des enseignants dans ce projet : en 2009, les rencontres ont concerné 275 classes, soit plus de 6000 élèves dans le département. Le constat est édifiant, le challenge de langues est une porte d’entrée pour les enseignants leur permettant de se projeter dans l’enseignement de la langue étrangère et d’influer sur les interprétations qu’ils font des « acquis attendus ».

Ces deux dispositifs encouragent les professionnels, les aident à questionner l’articulation entre l’évaluation des compétences et leurs pratiques d’enseignement et surtout, ils les conduisent à interpréter les attendus à différents niveaux.

Christine Clemens-Corbi
Conseillère pédagogique en langues vivantes étrangères dans le Vaucluse


[1Les six niveaux symbolisés par des lettres qui vont du A1, permettant une communication minima au C2, proviennent de l’échelle des « niveaux communs de référence » qui figure dans le CECRL publié en 2001 par le conseil de l’Europe.

[2Le tableau de correspondance entre les capacités à valider et les fiches de l’outil départemental peut être téléchargé sur le site de l’inspection de Bollène ou sur celui d’Avignon 1.

[3Des ressources pour le challenge sont disponibles sur le site de l’inspection académique de Vaucluse, (menu LV, ressources départementales, outils pédagogiques).



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