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N° 547 - Des alternatives à l’école ?

Être plutôt qu’avoir ?

Sylvain Connac

Agnès Fouilleux a réalisé le film documentaire Être plutôt qu’avoir (Les Films Bonnette et Minette, 2017). Elle a accepté de présenter son travail en lien direct avec ce dossier des « écoles autrement ».

Je suis devenue réalisatrice après une formation universitaire en sciences, et diverses autres expériences professionnelles. Je suis cinéaste indépendante, ce qui signifie que je produis mes films sans aide financière hélas, mais avec la satisfaction d’un travail méticuleux et en toute liberté, un peu comme un artisan !

Vous venez de terminer la réalisation d’un film sur des pédagogies alternatives. Pouvez-vous le présenter rapidement ?

L’éducation est une question politique. Le film revient sur l’éducation au sens historique du terme, sur les choix faits au fil du temps pour qu’elle revête sa forme actuelle : organisation générale en classe d’âge et cours frontaux. J’ai choisi de revenir sur la genèse historique de l’école, car elle me parait indispensable pour éclairer ce qui se passe en ce moment. Il y a eu le combat politique au XIXe siècle entre l’Église catholique qui soutenait une école frontale, dite simultanée, et les progressistes partisans d’une école mutuelle, de la coopération. Ce sont les premiers qui ont gagné et ce modèle n’a depuis plus été remis en question qu’à la marge !

L’école est la première société dans laquelle entre l’enfant. Elle va lui apprendre à devenir un citoyen. Nelson Mandela l’a dit : « L’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde. » Elle est devenue, grâce à Ferdinand Buisson et Jules Ferry, une école laïque pour tous, en offrant à chacun la possibilité d’apprendre. Puis elle a formé des soldats et des ouvriers, à une époque où la société en avait besoin. La Première Guerre mondiale a été à l’origine de l’invention des pédagogies actives par des pacifistes venus de toute l’Europe.

L’école publique a été malmenée ces dernières décennies, malmenée politiquement. Elle s’est ghettoïsée avec la ghettoïsation des quartiers et la carte scolaire. Elle n’est plus juste et c’est un danger. Le constat est amer, lorsqu’on lit les rapports du Cnesco (Conseil national d’évaluation du système scolaire) ou certains rapports de l’IGEN (Inspection générale de l’Éducation nationale) : l’école reproduit les inégalités de la société, et elle peine à transformer les rêves d’enfant en projets de vie.

Quelle vision de l’école avez-vous essayé de montrer ?

Aujourd’hui, avec le numérique, nous arrivons à nouveau à un tournant important pour l’école et les pédagogies. Dans une société marchande et hyperconnectée, je pense que nous devons réinterroger l’école, comme cela a été fait à plusieurs reprises dans son histoire. Et il semble que cela soit une demande forte d’une partie de la société. Une demande d’expérience du réel, de nature, de relation avec les autres, de connaissance de soi, une demande qui pourrait passer par le fait de revisiter les pédagogies actives.

C’est ce que propose ce film, c’est ce qu’il donne à voir ! Il faut donc défendre une école publique laïque et émancipatrice, qui rende les enfants joyeux et prêts à affronter l’avenir quel qu’il soit, et cela passe probablement par une remise en question de l’organisation de notre système éducatif, même si ce n’est pas évident.

Pourquoi avez-vous eu cette idée de vous intéresser à la pédagogie ?

J’étais moi-même scolarisée dans les années soixante-dix, au sein d’une des écoles expérimentales de la Villeneuve de Grenoble. C’était un grand projet dans le cadre d’une ville nouvelle de 14 000 habitants, qu’avaient initié des enseignants militants pour proposer une éducation alternative aux élèves au sein de l’Éducation nationale. Pédagogie du projet et de la coopération, autonomie des enfants pour qu’ils deviennent acteurs de leurs apprentissages, telle était la base de ce projet collectif mené par cinq groupes scolaires et un collège dans un quartier mixte avec 70 % de logements HLM. Ce quartier est d’ailleurs aujourd’hui devenu un ghetto malheureusement.

J’aurais aimé que mon fils puisse avoir la même chance que moi, et ça n’a pas été possible. Ce sont les volontés individuelles ici et là, tenant au courage d’un ou deux enseignants assez isolés, qui permettent d’offrir une alternative, et tout le monde n’y a pas accès ! Parallèlement, on sent un mouvement citoyen qui demande fortement une école autrement, il faut le regarder en face !

Comment le choix des écoles s’est-il fait ? Comment êtes-vous parvenue à entrer dans les classes avec une caméra ?

Cela a été difficile et je n’ai pas trop eu le choix des écoles, car l’Éducation nationale ne m’a pas ouvert en grand les portes ! En fait, toutes les demandes que j’ai faites sont restées sans réponse. Dans la classe de l’enseignante qui travaille en pédagogie Freinet, j’ai pu finalement tourner grâce à la participation du chef d’établissement. Il trouvait mon projet intéressant et il a consulté les textes législatifs pour vérifier la procédure dans ce cadre-là. En réalité, il n’est pas nécessaire d’avoir l’autorisation de l’inspection, car seul le droit à l’image pour les mineurs s’applique. Nous avons donc interrogé les parents qui ont accepté.

Pour les autres écoles, qui sont des écoles associatives privées, je n’ai pas eu de souci. Ces structures représentent un phénomène de société très actuel. À ce titre-là, elles sont très intéressantes, et ce film est aussi là pour montrer ce qu’elles proposent. De nombreux parents, aujourd’hui, sont prêts à monter de toutes pièces une école privée associative pour leurs enfants, alors qu’eux-mêmes ont fréquenté l’école publique.

Il est important de montrer cette réalité et de s’interroger même si, je le sens bien, cela peut gêner certains enseignants. La société entière doit changer de paradigme, on est au bout du système, l’école publique pourrait être le lieu idéal pour impulser une mutation !

Vous nous donnez la possibilité de rencontrer quatre classes différentes, au sein d’écoles publiques en éducation prioritaire comme dans des écoles privées hors contrat. Pourtant, ce ne sont pas du tout les mêmes réalités d’enseignement. Je crains qu’en mettant ces écoles sur le même plan, on oublie que l’école publique accueille tous les enfants, ce qui n’est pas le cas ailleurs. Qu’en pensez-vous ?

Je n’ai pas eu beaucoup le choix, comme je vous le disais précédemment, mais cela m’a permis d’explorer des expériences qui sont très loin de ce que l’on trouve à l’école publique. Et c’est finalement très intéressant ! Montrer ce qui s’y passe, montrer ce phénomène de société, cela doit permettre d’ouvrir un vrai débat aujourd’hui sur notre école publique. L’école privée était jusque-là le fait d’une élite aisée et croyante. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et ceux que j’ai rencontrés sont des gens de toutes les classes sociales : des parents chômeurs au RSA (revenu de solidarité active), des ouvriers, jusqu’aux ingénieurs en activité, tous ont en commun un intérêt pour l’écologie, pour les pédagogies actives, la coopération et la relation.

Cette hémorragie que connait actuellement l’école publique n’est pas bon signe, et je pense que cela la met en danger. Mais ce n’est pas en fermant les yeux et en refusant de voir ce qui attire ailleurs qu’on résoudra le problème ! Au contraire, je pense que ce courant est une chance pour l’école publique, une chance de réinterroger ses fondements, son organisation, sa vocation, sa finalité. Le monde a considérablement changé dans les trente dernières années, on ne peut pas faire comme si rien ne s’était passé ! Mon rôle de cinéaste est là, donner à voir, donner à comprendre pour que les choses bougent et avancent, même si ce n’est pas toujours confortable.

Je découvre avec votre film les écoles en forêt. Cette visite est l’occasion de s’interroger sur la nécessaire éducation à l’environnement. Est-ce à l’école de s’en préoccuper ?

Ce qui s’y passe est très intéressant en effet ! Ce sont des écoles maternelles, les forest kindergartens. Il n’y a pas de bâtiment, les enfants sont dans la forêt, quelle que soit la météo ou la saison. Le canapé forestier, une structure de branches en rond qui entoure le feu, est le seul mobilier. On fait cuire le déjeuner et on se réchauffe là. Une bâche est tendue en cas de pluie. On s’y retrouve pour discuter, chanter, manger. Les enfants vivent une expérience approfondie de la nature. Et chacun y trouve des occupations chargées de questionnement et de sens. À noter que dans certains pays nordiques, cette formule est très courante pour les classes maternelles. Vous parliez d’accès pour tous à certains enseignements, aujourd’hui la nature est presque devenue un produit de luxe ! Ceux qui n’ont plus accès à l’expérience de la nature sont les populations défavorisées citadines, qui représentent une grande partie des gens.

Je vous remercie pour ces réponses. Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

Vous ne m’interrogez pas sur le phénomène des écrans, mais je profite ici pour en parler. Car il y a là une inégalité notable. Ceux qui passent le plus de temps devant des écrans sont ces enfants défavorisés. Dans les milieux où le contrôle parental est faible. Ces enfants-là ont plus besoin d’expérience du réel et de la nature que d’expériences virtuelles, ne pensez-vous pas ? N’est-ce pas le rôle de la société de leur permettre de vivre ça ?

Aux États-Unis, on soigne actuellement certains symptômes regroupés sous le terme de « syndrome de manque de nature » (Nature Deficit Disorder), difficultés d’apprentissage, hyperactivité, obésité, dépression des enfants, simplement en les remettant dans la nature. Les orthophonistes, qui sont pris d’assaut lors des rentrées en CP des élèves, abondent aussi dans ce sens. Alors, est-ce que c’est le rôle de l’école de s’en préoccuper ? Nous sommes nombreux à dire que oui, d’autant que les enjeux climatiques et écologiques actuels vont bouleverser le monde de nos enfants !

Vous faites bien d’aborder ces questions, auxquelles votre film permet effectivement de réfléchir. Comment peut-on se le procurer et par quels moyens est-il possible d’organiser une projection publique ?

Toutes les informations sont sur le site internet du film. Il y a là un kit de programmation qui permet à chacun d’aller solliciter une salle de cinéma proche de chez soi pour demander d’organiser une projection suivie d’un échange. Les salles art et essai sont sensibles à ce type de demande et y répondent généralement bien. Les personnes intéressées peuvent aussi nous contacter directement. L’objectif est que le film devienne un outil pour débattre de ces questions et tenter de faire avancer les choses dans un sens constructif. Nous préparons aussi une petite boite à outils pour l’organisation des débats qui suivront les projections. Elle sera bientôt disponible sur le site.

Nous avons aussi besoin de soutien financier, car le film et sa sortie en salles coutent cher, et il n’a reçu aucune aide. Nous proposons un bon de souscription et bientôt une possibilité de souscription en ligne directement sur le site, pour éditer le film en DVD. C’est une seconde manière de faire circuler l’information et de poursuivre le débat !

Agnès Fouilleux
propos recueillis par Sylvain Connac


Pour en savoir plus

Le film sortira en dvd dès septembre 2018. Il est toujours disponible pour organiser des projections débat dans les salles de cinéma. Par ailleurs les droits institutionnels sont également disponibles, pour tout usage dans un cadre pédagogique. Pour tout contact : admin@lesfilms.info - www.etreplutotquavoir.fr

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Des alternatives à l’école ?
Qu’en est-il de ces expériences de classes et d’écoles alternatives, dans le système public comme à l’extérieur, voire à l’étranger ? Sur quels principes se fondent-elles ? Comment interroger ces principes ? Un dossier pour voir plus clair dans ce qui, au-delà d’une certaine mode, reste flou.
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