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Le corps à l’école

Être ou avoir ?

Guy Lavrilleux

L’école, lieu de purs esprits ou de corps animés ? Le cinéma en donne une image qui ne manquera pas de surprendre.

Le cinéma français donne de l’image du corps enseignant une représentation proche de la réalité observable : le professeur est très généralement dépeint, construit ainsi par le système scolaire dont il est issu, comme une présence tentant de dissocier corps et activité mentale : sa professionnalisé inscrirait cette capacité à séparer l’existence physique de l’activité intellectuelle.

Très loin de « l’esprit sain dans un corps sain » prôné par ailleurs, au-delà des classes de maternelle, le système scolaire français s’affirme encore aujourd’hui comme une répression méthodique du corps. Sans doute a-t-il conservé, même après la Révolution, même après l’avènement de l’école obligatoire, même après la libéralisation des mœurs post-soixante-huitarde, la rigueur de l’enseignement religieux catholique castrateur de jadis.

Enfermement, silence, coercition

Ce qui frappe dans la description des cours présentés dans les films, c’est cette constante d’un lieu d’enfermement où doit régner le silence de la soumission aux règles. Dans Le Petit Prof (Carlo Rim, 1959), film à visée humoristique, on trouve la même atmosphère mortifère et codifiée que dans Les Quatre-Cents Coups de François Truffaut, film dramatique réalisé la même année. Et si rien ne semble alors avoir changé depuis l’assujettissement à sa table et aux leçons de morale grotesques présentés par Topaze près de trente ans plus tôt (Louis Gasnier, 1932, d’après la pièce de Pagnol), il n’est pas sûr que la situation se soit vraiment améliorée depuis, si l’on en juge par le collège contemporain très précisément décrit par Laurent Cantet dans Entre les murs en 2008. La seule différence est, peut-être, à trouver dans le refus plus collectif des élèves à jouer le jeu hypocritement.

Mais déjà dans Merlusse (Marcel Pagnol, 1934), une punaise bien placée sur la chaise du maitre, en attaquant son fondement, est témoignage de révolte contre le silence exigé. Et c’est par leurs corps insoumis et des comportements anarchiques que les lycéens pensionnaires de Zéro de conduite (Jean Vigo, 1933) se déchainaient contre les règles qui leur étaient imposées.

Le corps comme danger

C’est qu’à l’école, il faut apprendre à ne pas exister comme un être de chair. Du moins du primaire à la fin du lycée. Mais le cinéma de fiction français s’est peu intéressé à l’école maternelle, peut-être parce que, justement, l’enfant n’y est pas encore réduit à l’élève et qu’on le respecte encore dans sa globalité. Hors de Ça commence demain (Bertrand Tavernier, 1999), dont le propos se préoccupe essentiellement du rapport social à l’école, il n’y a guère que Le Maitre d’école (Claude Berri, 1981) qui s’en soucie, à travers le personnage de remplaçant interprété par Coluche dont le spectateur sait (il n’y a pas de hasard) qu’il est lui-même un corps et un grand enfant !

Il est frappant de constater que ce refoulement général du corps, lorsqu’il est instinctivement évacué par des personnages en situation de héros, est toujours présenté, au-delà d’une mise en danger de l’individu, comme une inacceptable incarnation d’un mal pour la société : en témoignent particulièrement les amours contrariées imaginaires (Les Risques du métier, André Cayatte, 1967) ou condamnées (Mourir d’aimer, André Cayatte, 1970 ; Noce blanche, Jean-Claude Brisseau, 1989). Des fantasmes de la pédophilie dans le premier au refus du rapprochement des corps à travers les générations dans les deux autres, c’est bien la sexualisation des protagonistes qui est désignée comme une menace pour l’ordre établi [1].

Ne pas bouger de sa place

Du coup, conformément à la préférence idéologique dominante, le cinéma de fiction ne s’intéresse pratiquement qu’aux situations de cours dans la classe d’enseignement général, là où l’élève est lui-même dominé. Encore les matières privilégiées sont-elles limitées au français, essentiellement (Le Jeune Werther, Jacques Doillon, 1993 ; Le Plus Beau Métier du monde, Gérard Lauzier, 1996 ; Le Prof, Alexandre Jardin, 1999 ; Entre les murs, Laurent Cantet, 2008), aux langues étrangères (La Belle Personne, Christophe Honoré, 2008) ou aux mathématiques (Cinéman, Yann Moix, 2009), pour citer quelques films de ces deux dernières décennies.

Aucun film français ne déroule son intrigue au sein d’un lycée professionnel par exemple, et du coup, ce sont quantité d’activités manuelles et physiques qui sont occultées, niées. Même les rares situations de cours hors salle de classe qui permettraient de rendre son importance au corps sont généralement stéréotypées ou caricaturales : Diane Kurys dans Diabolo menthe (1977), qui s’intéresse pourtant particulièrement à l’émancipation des jeunes filles, n’hésite pas, ainsi, à montrer une professeure de gym (on ne disait pas encore EPS en 1963, époque du récit) faisant cours en manteau de fourrure ! [2]

Mais peut-être rien n’est-il simple : sortis de leur salle habituelle, certains élèves de l’enseignante incarnée par Isabelle Adjani dans La Journée de la jupe (Jean-Paul Lilienfeld, 2008) semblent changer de comportement : la salle de spectacle n’est plus un lieu ni protégé, ni protecteur.
Dans le système français, le corps n’a donc pas de place acceptable : probablement peut-on expliquer par ce manque l’étonnant succès suscité chez certains collègues par un film à l’idéologie pourtant par ailleurs fascisante : Le Cercle des poètes disparus (Dead Poets Society, Peter Weir, 1989). Rompant avec certaines conventions, professeur et élèves y contribuent en effet corporellement à l’expression de leur passion littéraire, que ce soit en participant à des compétitions sportives ou en montant sur les tables de classe.

Et ailleurs ?

Il faudrait retrouver comment d’autres cinématographies, mais donc d’autres habitudes scolaires, témoignent d’attitudes très différentes par rapport au corps dans le cadre des études. L’importance qui lui est accordée dans la tradition germanique, par exemple, et comment elle a pu déboucher sur la fascisation évoquée, notamment dans l’adaptation des Désarrois de l’élève Törless (Derjuntee Törless, Volker Schlöndorf, 1966) de Musil, ou dans la transcription libre de l’expérience californienne de Ron Jones sur la création d’un régime autocratique dans La Vague (Die Welle, Dennis Gansel, 2008).

Ou encore le cinéma états-unien rendant compte régulièrement (ce serait, jusqu’à présent, impossible en France) du prestige inégalé du sportif dans le cadre scolaire. Le héros lui-même doit l’être, au moins mentalement, comme le professeur progressiste incarné par Glenn Ford dans Graine de violence (Blackboard Jungle, Richard Brooks, 1955), tout comme l’ancienne marine très réactionnaire interprétée par Michelle Pfeiffer dans Esprits rebelles (Dangerous Minds, John N. Smith, 1995). Dans ces deux films, selon les convictions de la société décrite, c’est par l’affrontement physique que le bon droit triomphe [3].

Mais Jerry Lewis, dans Docteur Jerry et Mister Love (The nutty professor, 1963) s’en prend directement à cette conception, en déglinguant finalement la beauté séduisante et musclée de Buddy Love qui n’est qu’un corps, pour faire préférer au spectateur le professeur Kelp qui, depuis toujours, se débat avec le déplaisant corps qu’il a, en lui permettant de l’assumer authentiquement.

Exceptions à la règle ?

Lorsque l’on parcourt la liste des films français de fiction présentant de manière non anecdotique l’univers scolaire (à peine une soixantaine répertoriés depuis le début des années 30 [4]), il est frappant de noter le tout petit nombre de ceux qui se chargent de présenter une image de l’école où les élèves ne sont pas seulement assignés à leurs places selon un plan de classe imposé.

Aussi n’est-ce pas un hasard si c’est du côté de Freinet, dans un film déjà bien ancien, avec Monsieur Pascal (Bernard Blier), que l’on découvre un temps scolaire où l’essentiel ne se produit pas seulement au sein de la classe, mais bien dans les découvertes de la bien nommée École buissonnière (Jean-Paul Le Chanois, 1948), où le corps hors l’enceinte de l’école retrouve vie.

J’ajouterai à cette liste bien trop courte, mais ouverte, L’Esquive (Abdellatif Kechiche, 2004) qui donne à voir comment, au-delà de simples relations de camaraderie ou d’amour naissant, grâce à un travail théâtral dans et hors la classe, l’héroïne, excellemment interprétée par Sara Forestier, parvient, dans la séquence finale, à être le corps qu’elle a choisi.

Guy Lavrilleux
Professeur de français


[1Il est frappant de constater à ce propos qu’à un moment où l’univers publicitaire et celui des clips musicaux sont sursaturéss d’images sexualisées, les deux dernières versions de La Guerre des boutons (Yann Samuel d’une part, Christophe Barratier d’autre part, 2011) évacuent la nudité dans les combats des belligérants imaginés par Louis Pergaud, au contraire d’Yves Robert qui, il y a cinquante ans, proposait une vision bien plus respectueuse de l’enfance et de sa liberté.

[2Mais Maurice Pialat sait filmer dans Passe ton bac d’abord (1979) à la fois un cours d’EPS et une scène de séduction dans un vaste gymnase.

[3On est très loin de l’échec personnel du professeur détruit incarné par Gérard Depardieu (acteur physique s’il en est) dans Le Plus Beau Métier du monde (Gérard Lauzie,1996).

[4Alors que le cinéma pornographique consacre une catégorie tout entière (plusieurs milliers de titres au niveau mondial) aux relations au sein de la classe, entre élèves, entre élèves et maitres (ce mot étant à prendre alors également dans le sens attribué par le sadomasochisme). On y découvre, en inversé, ce que le monde réel tend à occulter : que les fantasmes sur l’univers scolaire n’ont rien à envier à ceux portant sur la vie de bureau ou le milieu médical.


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