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États généraux de la formation : Entre unanimisme apparent et clivages implicites

Par Philippe Watrelot

30 septembre 2009

La “Mutualité” dans le 5e arrondissement à Paris, avant qu’elle ne soit transformée en salle de congrès privée avec des tarifs prohibitifs continue à jouer son rôle historique de lieu d’accueil de réunions militantes. Ce mardi 29 septembre se déroulait, dans ce lieu chargé d’histoire, la présentation de la synthèse des “États généraux de la formation” initiés par la Conférence des Directeurs d’IUFM (CDIUFM). Un site avait été ouvert il y a quatre mois, à la suite de la mobilisation de l’an dernier, pour accueillir les contributions sur la question de la formation des enseignants. 212 contributions ont été recueillies dont cette journée a permis de faire la synthèse. Entre unanimisme apparent et clivages implicites.
Après une présentation générale où un des intervenants avoue que "On a tenu ces états généraux, faute d’un débat organisé par la tutelle". Patrick Baranger, ancien président de la CDIUFM, a présenté les points forts de cette synthèse. Pour lui, il importe tout d’abord de dépasser les "clivages stériles" tels que l’opposition disciplinaire/professionnel ; Théorie/pratique, savoirs/compétences… Il faut penser les différents éléments de la formation en articulation plus qu’en opposition. Il constate aussi que les contributions proposent de changer de logique : au lieu de partir des disciplines enseignées elles envisagent de construire les formations en partant du métier et en repérant les compétences professionnelles requises.

Modèle consécutif vs modèle simultané

L’autre débat apparu à travers les contributions c’est celui du déroulement de la formation. Actuellement, le modèle qui prévaut en France est un "modèle consécutif" : D’abord une formation disciplinaire académique et ensuite une formation professionnelle (le plus souvent réduite à sa dimension pratique). La majeure partie des contributions propose de passer à un modèle simultané où pendant les 5 années qui suivent le bac, formation académique, disciplinaire et formation professionnelle (y compris pratique) sont menées de front. Ce qui suppose aussi de "s’engager résolument dans l’alternance". Comme le dit Patrick Baranger, pour que les stages ne soient pas du "tourisme pédagogique" il faut du temps, de la formation pour les intervenants et donc des moyens.

Des concessions ambigües

L’ancien président de la CDIUFM poursuit sa synthèse des contributions avec un thème qui peut sembler bien ambigu et apparaître comme une régression par rapport à l’ambition initiale des IUFM. Sous le titre "bannir la pensée unique en matière de recrutement", il affirme que si tous les enseignants ont la même dignité de la maternelle au supérieur, les métiers sont différents et donc "pourquoi les dispositifs de formation et de recrutement devraient-ils être semblables ? ". Cette question de l’unité ou non du métier d’enseignant est cruciale car elle était au cœur de l’existence des IUFM même si, dans la réalité, peu de formations étaient communes au primaire et au secondaire. On retrouvera d’ailleurs cette affirmation, qu’on peut lire comme une concession, dans le discours final de Gilles Baillat, le président actuel de la CDIUFM. 

Une table ronde à la recherche du consensus…

Emmanuel Davidenkoff, directeur de la rédaction de l’Étudiant animait ensuite une table ronde avec Philippe Meirieu, 
 Jean-Baptiste Prévost, président de l’UNEF 
 Claude Lelièvre, historien de l’éducation 
 Stéphane Jaffard, président de la Société mathématique de France (SMF) 
 Daniel Filâtre, Conférence des présidents d’université (CPU), coordonnateur du groupe « inter-conférences universitaires ». Chacun était invité à réagir à la synthèse qui venait d’être présentée. Même si le consensus semblait l’objectif, on a pu constater des divergences entre les invités.
On retiendra surtout de ces interventions le pessimisme de Daniel Filâtre quant aux évolutions probables dans les prochains mois, les éclairages historiques et toujours très actuels de Claude Lelièvre et les remarques très pertinentes et le ton très combatif de Philippe Meirieu.
Claude Lelièvre nous a rappelé que le modèle simultané a déjà existé en France au XIXe siècle (entre 1880 et 1901). L’autre question, selon lui, dont on ne pourra faire l’économie est celle des statuts et des métiers. En historien, il a montré que la séparation ou la fusion entre les métiers de la maternelle, du primaire et du secondaire voire du supérieur n’est pas immuable. Mais avec un regard plus prospectif, il a montré aussi que les clivages actuels ne pourront pas tenir longtemps au regard des comparaisons internationales. Le rapport Apparu est aussi un bon exemple de cette réflexion sur les métiers puisqu’il prend date en proposant un bouleversement des séparations des enseignements (rapprochement primaire-collège, rapprochement lycée-L3). Un tel bouleversement ne saurait être sans conséquences sur le statut, le recrutement et la formation des enseignants.

Pour Philippe Meirieu, il y a au moins un consensus qui apparaît à travers les contributions : "enseigner est un métier" et un métier d’expert qui suppose qu’on se forme. Nul ne dit qu’il suffit de savoir pour enseigner mais alors, se demande t-il, pourquoi cette opinion demeure-t-elle aussi forte dans l’opinion publique et chez les politiques ? La bataille de l’opinion reste à gagner.
Pour l’ancien directeur de l’IUFM de Lyon, il faut aussi sortir des conceptions archaïques de l’alternance et centrer la question de la formation sur la question de la décision. (« agir dans l’incertitude et décider dans l’urgence » écrivait Philippe Perrenoud) Etre enseignant c’est donc prendre au quotidien des décisions qui comptent et la formation doit s’appuyer sur cette dimension essentielle.
Par ailleurs, souligne t-il, on ne peut pas penser la formation initiale sans parler aussi de la formation continue (et inversement) et voir cela comme une logique de formation tout au long de la vie. Il faut repenser la liaison entre formation initiale et formation continue en s’appuyant sur cette réflexion sur l’aide à la décision.
Les interventions de la salle qui ont complété cette table ronde ont été comme souvent une succession de déclarations des syndicats et autres structures de coordinations. Elles ont toutefois montré que malgré l’affirmation d’un consensus et l’unanimisme affiché, il y a bien des divergences qui apparaissent.

Il faut écouter ce que nous avons à dire…

C’est en substance le sens du message qu’a voulu faire passer Gilles Baillat, l’actuel président de la CDIUFM. Ces états généraux, voulus par les IUFM et la conférence des présidents d’université se veut d’abord une réponse à la crise traversée l’an dernier (est-elle vraiment finie ?) et au sentiment toujours très fort de ne pas être entendu par les autorités de tutelle (Ministères de l’éducation et de l’enseignement supérieur). C’est aussi la volonté de réaffirmer le rôle des IUFM dont le nom n’apparaît plus dans les textes officiels.
Gilles Baillat réaffirme donc en conclusion ce qui semble incontournable dans les contributions de ces états généraux. Et tout d’abord le plébiscite du modèle simultané. Ensuite la nécessité d’une formation qui combine trois exigences : les masters délivrent des savoirs théoriques, les universités assument et organisent une formation pratique, elles installent les futurs enseignants dans une posture de recherche. Pour Gilles Baillat, cette consultation démontre que les points de vue exprimés méritent d’être entendus non seulement au nom du principe de réalité mais aussi comme expression des conditions dans lesquelles cette réforme peut se faire.
Patrick Baranger dans sa présentation des travaux affirmait "Osons la formation universitaire et scientifique des enseignants". Cette phrase peut servir de conclusion même si elle témoigne d’un optimisme peut être excessif face aux contraintes budgétaires et au discours conservateur qui pèsent sur cette réforme qui risque au final d’être surtout une régression…

Philippe Watrelot

Programmation 2014-2015 La synthèse des états généraux (format PDF)

Programmation 2014-2015 L’intervention de Claude Lelièvre

Programmation 2014-2015 Le programme des états généraux de la formation


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