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L’actualité éducative du N°395 - Juin 2001

Et le corps dans tout ça ?

Par Elizabeth Thuriet, professeur d’EPS

Dans notre numéro d’avril, Odile Chenevez rédigeait un billet intitulé « Du silence brisé aux dangereux raccourcis ». Élizabeth Thuriet réagit ici en essayant de replacer le problème sur le terrain de la pédagogie.

On ne peut que se féliciter de voir s’effriter la loi du silence concernant tout ce qui touche aux agressions sexuelles et aux actes de pédophilie, mais encore faudrait-il la remplacer par autre chose que du bruit.

Le bruit n’a jamais été l’antidote du silence. Selon les théories de l’information, le bruit englobe « tous les phénomènes aléatoires parasites qui perturbent la transmission correcte des messages », or le bruit autour de la pédophilie relève du tintamarre qui parasite toute tentative d’explication. Loin de permettre le respect des personnes (enfant et adulte), il radicalise les attitudes dans la suspicion voire la délation.

Un enfant violé ou agressé sexuellement c’est une horreur, mais un adulte suspecté dès qu’il fait un geste, d’être violeur ou agresseur en est une autre, et c’est bien là que se pose le problème car on ne peut préférer une situation à l’autre et le bruit ne permet pas de faire la part des choses au contraire il complique tout.

Pour le prof d’EPS que je suis, cette question renvoie une fois de plus à la place du corps dans l’école. S’il est une discipline où l’enseignant est amené à avoir un contact physique, tactile avec ses élèves c’est bien l’EPS : quand on pare ou qu’on aide un élève dans un exercice, on ne peut pas ne pas le toucher.

S’entendre dire à un élève : « tu préfères que je te touche ou que je te laisse tomber ? » est une drôle d’expérience : drôle dans le sens où elle fait généralement rire en dédramatisant la situation, mais drôle aussi dans le sens d’incongru, car je suis bien là pour lui apprendre à vivre son corps en préservant son intégrité physique donc en lui évitant de se blesser. Si le toucher tactile si je puis dire, est un toucher émotionnel vécu comme une agression, que choisir ? Faut-il choisir ?

En tant que prof d’EPS, je peux alors être amenée à me focaliser sur les risques de cette éducation du corps, plutôt qu’à considérer cette éducation en elle-même.

C’est ainsi que, non seulement le corps à l’école devient l’affaire des profs d’EPS, mais que cette question est abordée sous l’angle fantasmatique du risque lié au contact physique.

Alors, fidèle à son rôle de couvrir ses professeurs en butte aux dérives qui les menacent, l’administration émet un certain nombre de circulaires [1] plus ou moins aidantes. Jack Lang écrit aux chefs d’établissement pour leur recommander de soutenir les profs d’EPS. Prenons-en acte.

Alors, les enseignants des autres disciplines, voyant qu’il leur suffit de se tenir à distance de leurs élèves, peuvent se sentir à l’écart du problème.

Or, ils savent pourtant qu’il existe bien des circonstances où l’élève peut se sentir atteint dans son intégrité. Les profs de français, par exemple, ont souvent éprouvé que « toucher au texte c’est toucher au corps ». Pourtant, beaucoup continuent à crayonner en rouge les copies de leurs élèves et à porter des appréciations désobligeantes sur l’expression, sur les formulations, comme si l’exercice de leurs droits professoraux n’avait, à ce niveau, aucune conséquence.

On est loin, certes, des agressions sexuelles... quoique, certains regards, certaines remarques... Mais il ne faudrait pas que le problème que rencontrent les profs d’EPS occulte cette réalité, tout aussi problématique, selon laquelle, quoi qu’il arrive et dans tous les domaines, chacun apprend avec son corps.

Elizabeth Thuriet, Professeur d’EPS.


[1Circulaire du 13 février 1998 du recteur de l’académie de Grenoble aux chefs d’établissements.