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Rapport Thélot et socle commun des indispensables

Et la fonction motrice ?

Par Claire Durand


Du rapport Thélot remis au Premier ministre le 12 octobre 2004 aux choix retenus dans la future loi d’orientation de l’école présentée par le ministre F. Fillon le 18 novembre, on retiendra le peu de crédit accordé à la discipline qu’est l’éducation physique et sportive enseignée à l’école et à ses finalités au sein du « socle commun des indispensables » et des « enseignements communs ».

L’identification d’« un socle commun des indispensables » ne semble pas avoir été réalisée en prenant en compte certaines réflexions et données scientifiques récentes et moins récentes concernant le fonctionnement de l’élève et au-delà, celui de l’enfant confié à l’institution école.

Le « socle commun des indispensables », mis en avant dans le futur projet de loi, délaisse ou oublie, parmi les fonctions primordiales, « l’agir » : agir sur et dans le monde qui constitue l’environnement physique et humain de l’élève.

Au-delà du fait que l’acquisition des « fonctions primordiales » citées dans le rapport Thélot s’effectue en étroite interaction avec les expériences motrices de l’individu (peut-on apprendre à parler, lire, compter, s’exprimer... sans passer par l’agir ?), peut-on évincer la fonction motrice en elle-même et pour elle-même de ces dites fonctions primordiales ?

Si tel était le cas, cela voudrait dire que l’on se passe désormais des apports issus de différents champs scientifiques aussi fondamentaux, reconnus et intégrés à notre culture que sont ceux :

- De M. Mauss [1] concernant le développement social de l’être inséré dans un environnement humain,
- De G. Canguilhem [2] relatifs à l’histoire des sciences et plus précisément à une certaine conception unitaire de la notion de santé,
- De M. Serres [3] [4] qui place, philosophiquement parlant, le corps au centre de nos réflexions à propos de l’homme d’aujourd’hui.
- Et, plus spécifiquement des chercheurs dans le domaine des apprentissages moteurs parmi lesquels on pourrait retenir N. Berstein [5] et RA. Schmidt. [6]

Très fondamentalement, dans la perspective de la préparation et de la rédaction de la future loi soumise prochainement à la représentation nationale, il apparaît d’une grande évidence que l’on ne peut faire l’impasse sur toutes ces réflexions et bien d’autres encore si l’on veut réorienter l’école et en réorganiser les apprentissages indispensables.

« Les enseignements communs », incluent la discipline Éducation physique et sportive qui fait légitimement partie de cet ensemble plus large et qui, d’après le rapport Thélot, « participe des règles de la vie en commun ».
La discipline EPS est définie dans tous les programmes d’enseignement allant de l’école maternelle jusqu’à la classe de terminale par trois objectifs qui lui sont spécifiques et trois finalités qu’elle partage avec d’autres disciplines d’enseignement : l’éducation à la santé, l’éducation à la sécurité, la formation du citoyen par l’éducation à la responsabilité et à l’autonomie. Dans le rapport Thélot, on peut regretter que le rôle de l’EPS se réduise de façon conséquente à une fonction d’importance certes : intégrer l’élève à la cité, mais pas exclusive.

Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, la finalité éducative liée à la notion de santé qui passe par « l’acquisition de compétences et de connaissances utiles pour mieux connaître son corps, le respecter et le garder en forme » [7] ne serait plus visée de façon prioritaire. C’est un point de vue qui réduit considérablement les apports jugés auparavant fondamentaux de cette discipline d’enseignement.
Il contredit ce que Michel Serres affirmait si justement à propos des relations actuelles que nous entretenons avec notre être physique dans Variations sur le corps : « Le corps n’est plus ce tombeau de l’âme voué à une dégradation rapide et à une souffrance cruelle ».

Ajoutons, pour conclure que dans une société où le corps est l’objet de tant d’enjeux, il est encore possible, en ces périodes d’intéressants débats sur la composition du socle commun des indispensables que l’éducation physique et sportive à l’école prenne la place qui est nécessairement la sienne dans le processus éducatif de cet enfant futur citoyen de la République. Mais demain il sera trop tard !

Claire Durand, Professeure d’EPS.


[1M. Mauss « Les techniques du corps » dans Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950.
« ... Enfin une autre série de faits s’imposait. Dans tous ces éléments de l’art d’utiliser le corps humain les faits d’éducation dominaient. La notion d’éducation pouvait se superposer à la notion d’imitation. Car il y a des enfants en particulier qui ont des facultés très grandes d’imitation, d’autres de très faibles, mais tous passent par la même éducation, de sorte que nous pouvons comprendre la suite des enchaînements. Ce qui se passe, c’est une imitation prestigieuse. L’enfant, l’adulte, imite des actes qui ont réussi et qu’il a vu réussir par des personnes en qui il a confiance et qui ont autorité sur lui. L’acte s’impose du dehors, d’en haut, fût-il un acte exclusivement biologique, concernant son corps. L’individu emprunte la série des mouvements dont il est composé à l’acte exécuté devant lui ou avec lui par les autres.
C’est précisément dans cette notion de prestige de la personne qui fait l’acte ordonné, autorisé, prouvé, par rapport à l’individu imitateur, que se trouve tout l’élément social. Dans l’acte imitateur qui suit se trouvent tout l’élément psychologique et l’élément biologique. »

[2G. Canguilhem, Le normal et le pathologique, Paris, PUF, 1966.

[3M. Serres, Variations sur le corps, Paris, Éditions Le Pommier, Fayard, 1999.

[4M. Serres, propos recueillis par J.-C. Escaffit dans l’hebdomadaire La vie n° 2840 :
« Or, le corps représente la troisième révolution la plus importante du XXe siècle. La première a concerné l’agriculture : dans le monde occidental, il y avait près de 80 % d’agriculteurs au début du siècle contre 5 % aujourd’hui. C’est ensuite la montée en puissance des moyens de communication. J’y ai consacré cinq livres. Après le rapport au monde et le rapport à autrui, la troisième mutation concerne le rapport à soi. Sous l’influence de l’hygiène et de la médecine, des changements de modes de vie et de travail, depuis cinquante ans, notre corps nous distingue aujourd’hui de façon définitive de celui de nos ancêtres. »

[5N. Berstein, La coordination et régulation du mouvement, Londres, Pergamon, 1967.

[6R.A. Schmidt, Apprentissage moteur et performance, Vigot, 1999.

[7Programmes de l’école élémentaire, BOEN n° 1 du 14 février 2002.