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N° 561, L’éducation à la sexualité

« Est-on obligé de tomber amoureux ? »

Laurence Breton

15 mai 2020
L’auteure a recueilli les transcriptions orales de deux discussions à visée philosophique organisées en CM2 sur le thème de l’amour, ainsi que les écrits des élèves. Ce qu’ils disent de l’amour peut encourager les enseignants à oser aborder cette thématique.

L’éducation à la sexualité peut s’étoffer de réflexions organisées en classe sur le thème de la vie relationnelle et affective. Or, cette thématique peut parfois gêner les enseignants, considérant qu’elle serait avant tout personnelle, voire intime. Pourtant, les réflexions recueillies lors de discussions à visée philosophique en CM2 montrent que les élèves, loin de raconter leur vie, s’engagent avec rigueur (philosophique) et enthousiasme dans la réflexion sur le thème de l’amour.

Socrate est amoureux

Les enseignantes ont suivi le protocole suivant : lecture de textes philosophiques, production de questions philosophiques, discussion à visée philosophique et production individuelle d’écrit dans le cahier de philosophie.

La lecture était extraite de l’ouvrage Socrate est amoureux de Salim Mokkadem [1]. Nous avions choisi trois passages emblématiques présentant l’avantage de livrer des réflexions différentes sur l’amour et ainsi de susciter le questionnement philosophique. Le discours de Phèdre (p. 14-17) considère l’amour comme un sentiment qui favorise le désir de gloire, et qui pousse donc l’amoureux à être courageux. Le discours de Pausanias (p. 18) distingue deux types d’amour : l’amour terrestre (se rapportant à la beauté des corps) et l’amour céleste (lié à la beauté des âmes). Enfin, le discours d’Aristophane évoque l’amour comme une quête de son « autre moitié », insistant sur la tristesse que peut provoquer la séparation avec l’être aimé.

L’amour en questions

Après un échange collectif guidé par les enseignantes en vue de saisir et de reformuler le message principal de chaque texte, les élèves ont posé des questions sur l’amour qui nous montrent que cette question les intéresse (celles-ci ont été nombreuses) et qu’ils sont capables de se saisir de cette notion (l’amour) d’un point de vue philosophique. Ils n’ont pas posé de questions d’ordre scientifique (sur la sexualité, par exemple) ni de questions issues explicitement de leur expérience personnelle. À chaque fois, ils se sont interrogés sur le sens de la notion pour l’être humain. Dans la première classe, les élèves ont formulé les questions suivantes : « À quoi sert l’amour ? L’amour est-il un sentiment comme les autres ? L’amour est-il obligé de faire partie de notre vie ? D’où vient l’amour ? L’amour est-il une émotion ? Existe-t-il plusieurs sortes d’amour ? » Dans la seconde : « Comment tombons-nous amoureux ? Pourquoi tombons-nous amoureux ? À quoi sert l’amour ? Est-on obligé de tomber amoureux ? Y a-t-il plusieurs sortes d’amour ? Pourquoi l’amour existe-t-il ? » Les questions formulées sont toutes d’ordre général, et plusieurs interrogent la nécessité de l’amour pour vivre.

La DVDP

Lors de la discussion à visée philosophique, et même si chaque classe a suivi un cheminement réflexif propre, certaines idées se sont appuyées sur les textes lus, comme si Phèdre, Pausanias et Aristophane leur avaient apporté un premier socle pour penser. Les deux classes ont voté, en vue de la DVP, pour une question similaire [2]. Là encore, le cadre a bien été saisi : ils ont réfléchi philosophiquement sur l’amour. Pour nous en convaincre, voici quelques propos d’élèves.

« Alors, enfin, euh, on n’est pas, on n’est pas vraiment, enfin, obligé de faire partie, de faire, de faire, d’avoir l’amour dans notre vie, parce que, ben, on peut aussi être heureux en étant avec ses potes. Enfin, y a plusieurs formes d’amour. »
« On peut très bien aimer quelqu’un qui est moche et qui a, qui est bon à l’intérieur, ou on peut aimer quelqu’un qui est beau à l’extérieur et pas bon à l’intérieur. »
« Mmm, je suis pas d’accord avec X. Elle avait dit qu’on choisit notre amour. Mais non, c’est pas nous qui choisissons, c’est notre âme parce que ça vient automatiquement, euh. Ça vient automatiquement. »
« Il y a une expression qui dit “l’amour donne des ailes”. Ça veut dire qu’on est, qu’on est possible de tout faire pour aimer, pour être aimé. »
« Ben si on est amoureux de quelqu’un et la personne elle se fait agresser ou quelque chose comme ça, enfin, on peut l’aider, la protéger. »
« Mais après l’amour ça peut, ça peut un peu faire quelque chose à sa vie, parce qu’après, quand on veut, quand on veut impressionner la personne dont on est amoureux, on essaie de faire les choses en vue de l’impressionner. »

Les élèves tiennent des propos généraux, certains utilisent des concepts philosophiques (« l’âme »), d’autres interrogent la langue, d’autres encore donnent des contrarguments ou font des distinctions (« intérieur » et « extérieur »). Les lectures ont nourri leur réflexion : on retrouve l’idée qu’il y a plusieurs types d’amour (Aristophane), qu’il est peut-être bon de distinguer, comme Pausanias, l’amour terrestre de l’amour céleste, et que l’amour nous pousse à nous surpasser (Phèdre). Même s’ils ne citent pas explicitement les auteurs des discours du Banquet de Platon, leur appropriation est visible : ils pensent à partir du cadre qui leur a été donné avant la DVDP.

Le cahier de philosophie

On constate le même phénomène à la lecture des productions d’écrit [3], qui avaient pour but de faire répondre chacun, après débat collectif, à la question initialement choisie.

« Oui et non. L’amour peut nous rendre plus heureux mais pas tout le temps. On peut être amoureux de quelqu’un mais cette personne ne le sait pas. On peut aussi être amoureux et rester avec nos amis. Il y a d’autres personnes qui préfèrent être seules ne pas être amoureuses. On peut aussi être amoureux mais de loin… une personne peut être dans le Sud et l’autre dans le Nord. Nous sommes libres d’aimer qui l’on veut qu’il soit beau ou moche. Pour moi c’est l’intérieur qui compte. »

« Pour moi non. Nous pouvons rester seuls et être avec quelqu’un ça dépend de notre vie de nos choix de nos ambitions. Aimer ce n’est pas souvent nous pouvons aimer mais en amitié, des proches… Car le vrai amour est rare. Nous pouvons trouver le vrai amour en nous laissant guider par notre cœur. À la recherche de notre moitié… que peut-être nous ne trouverons jamais. Nous, nous sommes dans un pays libre nous pouvons choisir qui on aime. Alors que dans d’autres pays (on peut) nous obliger d’aimer et de nous marier. Et puis aussi nous pouvons aimer quelqu’un que nous avons vu à qui nous avons parlé mais nous la verrons pas souvent donc là, nous aimons de loin. Nous pouvons aimer n’importe qui n’importe quand. Et surtout être aimé. Nous devons nous faire confiance. Et l’amour donne des ailes ça veut dire qu’on peut tout faire pour l’amour. L’amour est un plaisir fort. Qui peut être touchant. »

« Nous ne sommes pas obligés de tomber amoureux, mais si on veut être avec quelqu’un, il faut rechercher. On peut aussi être seul mais on éprouve de la tristesse. L’amour peut nous rendre plus fort, plus courageux et même risquer sa vie pour une belle. On peut être joyeux avec sa femme ou triste si on se dispute souvent. Quelques fois il faut essayer avec deux, trois, quatre personnes pour trouver notre binôme. On peut se séparer et deux ans après se remettre ensemble car on n’a personne d’autre qui a marché avec nous. »

« Oui, mais pas forcément l’amour… reproduction. L’amour a des défauts : il peut nous faire faire des choses folles, mais, le plus gros problème de l’amour c’est qu’il faut après avoir assez de courage pour le dire à la personne qu’on aime. On ne choisit pas de qui on tombe amoureux car c’est notre âme qui le choisit. »

« Pour moi oui car on ne peut pas vivre sans aimer. Après il y a plusieurs choses à aimer, tu peux aimer ta mère, ton père… tes proches, tu peux aussi aimer ton amoureux dans ce cas-là il y a plusieurs sortes d’amour, il y a l’amour sentimental et l’amour du corps. L’amour sentimental c’est quand tu aimes la personne et l’amour du corps c’est les rapports sexuels. »

Nous sommes bien en présence de propos généraux argumentés et nuancés. On observe aussi que les élèves se sentent concernés (ils ne sont pas trop petits), et que si les deux dernières productions d’écrit citées évoquent la sexualité (par les mots « amour reproduction » et « rapports sexuels »), c’est dans le cadre d’une réflexion qui n’a rien de personnel ou d’intime.

La pratique philosophique prenant appui sur des textes philosophiques a permis aux élèves de réfléchir sur l’amour, et participe tout autant à l’éducation à la sexualité que les séances de sciences.

Laurence Breton
Conseillère pédagogique départementale maitrise de la langue et enseignement moral et civique dans les Hauts-de-Seine et doctorante en sciences de l’éducation


[1Salim Mokkadem, Socrate est amoureux, Les Petits Platons, 2012.

[2« L’amour est-il obligé d’être dans notre vie ? » et « Est-on obligé de tomber amoureux ? ».

[3Si l’orthographe a dû être rétablie pour une meilleure lecture ici, en revanche la syntaxe, le choix des mots et la ponctuation de l’élève ont été recopiés fidèlement.

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L’éducation à la sexualité
L’éducation à la sexualité se joue dans la complémentarité entre les espaces : les cours d’une part, des ateliers organisés par le CESC d’autre part. Enseignant de SVT, animateur d’ateliers : deux postures différentes qui s’étayent. Pour multiplier les occasions de dissiper les obstacles cognitifs...

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