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N°490 - Dossier "Le temps d’apprendre"

Épinal - L’aménagement du temps de l’enfant

Par Jérôme Marchal

La ville d’Épinal a une longue expérience en matière d’aménagement du temps scolaire, avec le souci du respect des rythmes des enfants, mais aussi l’ambition de l’ouverture sociale et culturelle.

En 1990, Philippe Séguin et la municipalité d’Épinal ont proposé, en collaboration avec l’Inspection académique, la mise en place d’un projet pilote de réaménagement du rythme scolaire dans les écoles de la ville, appelé « l’aménagement du temps de l’enfant » (ATE). S’inspirant de travaux de pédagogues et chronobiologistes, l’équipe municipale d’Épinal a décidé un allègement des journées de classe pour la maternelle et le primaire, tout en réduisant la durée des vacances scolaires de trois semaines environ pour assurer un volume horaire annuel de temps scolaire équivalent aux écoles en horaires traditionnels : les élèves reprenaient ainsi les cours dix jours avant les autres et finissaient une semaine après les autres.
Dans cette première version du dispositif d’ATE, les cours étaient répartis sur cinq matinées de quatre heures, de 8 h à 12 h, et un seul après-midi, de 14 h à 16 h 30, le tout représentant vingt-deux heures trente de temps scolaire hebdomadaire. Les trois demi-journées ainsi libérées étaient consacrées à des activités périscolaires encadrées. Depuis la réforme Darcos de 2008 aboutissant à la généralisation de la semaine de quatre jours, seules deux demi-journées sont affectées à ces activités, au détriment de l’esprit du projet initial de l’ATE. Actuellement, dix écoles maternelles et élémentaires, totalisant 1069 enfants, ont adopté cette organisation du temps, toujours sur la base du volontariat.
Ce dispositif éducatif a conduit à une formidable démocratisation dans l’accès aux activités sportives, culturelles et scientifiques proposées par la ville, faisant d’Épinal, une ville pionnière en la matière. Les activités proposées dans le cadre de l’ATE sont directement assurées par la municipalité sur un temps qui n’est plus « scolaire » (même si, pour des modalités pratiques et pour ne pas décontenancer les élèves, leur prise en charge par les animateurs pour rejoindre les équipements dédiés se passe au sein des écoles, avant d’y revenir en fin d’activité).

Un nivèlement par le haut

Si la prise en compte du respect des rythmes chronobiologiques de l’enfant a constitué à l’origine le principal argument en faveur de la mise en place de l’ATE, ce dispositif a été aussi très vite pensé comme un moyen efficace de lutte contre les inégalités et en faveur de la promotion de la cohésion sociale. À travers l’ATE, il s’agit d’offrir à tous les enfants une initiation à des activités sportives et culturelles auxquels beaucoup n’ont pas accès habituellement pour des raisons économiques, sociales ou de proximité, ou encore parce qu’ils ne considèrent pas que l’activité est à leur portée. Comment imaginer pouvoir s’initier gratuitement au golf ou au canoë-kayak en rivière sans que cela soit proposé ?
En offrant aux élèves issus des milieux les moins favorisés l’accès à de nombreuses activités valorisantes socialement et culturellement, l’Aménagement du Temps de l’Enfant permet un enrichissement, une ouverture vers d’autres horizons, d’autres perspectives de développement personnel, d’autres connaissances, d’autres modèles et de nouvelles compétences qui n’auraient pu se révéler sans une initiation. Elle s’inscrit ainsi dans la volonté de la municipalité de renforcer la cohésion sociale et l’éveil à la curiosité pour tous les enfants, quels que soient leurs milieux d’origine, quel que soit leur quartier.
Le choix de proposer à tous les enfants, dès le CP, une activité aussi connotée socialement que le golf résume l’esprit qui accompagne le dispositif de l’ATE à Épinal. En raison de son cout dissuasif et des représentations sociales qui l’accompagnent, ce sport mis à la portée des enfants constitue un symbole fort d’intégration sociale.
Ainsi, chaque enfant aura découvert à la fin de sa scolarité primaire au moins vingt-quatre activités sportives et culturelles différentes, mais aussi les principaux équipements que compte la ville : piscine olympique, golf, terrain de moto, centre équestre, planétarium, patinoire, musée de l’image, conservatoire de musique, bibliothèque intercommunale, etc. Toutes les activités étant organisées sur leur lieu habituel de pratique, les enfants, comme leurs parents qui peuvent les accompagner, découvrent les différents équipements de la ville, se familiarisent à des lieux qu’ils n’ont pas forcément l’habitude de fréquenter. Une fois les séances d’initiation terminées, les enfants peuvent s’ils le souhaitent se perfectionner dans une activité qui les a séduits, en s’inscrivant dans un des nombreux clubs ou une association que compte la ville ou en adhérant aux écoles municipales de sports, aux ateliers culturels du mercredi, ou encore en participant aux stages sportifs municipaux pendant les vacances scolaires. Des animations mobilisent enfants et parents comme « l’heure du conte » à la bibliothèque multimédia intercommunale, les séances d’astronomie au planétarium (le plus grand de Lorraine), l’escalade sur le site de la carrière de Collot ou les représentations de chorales à l’Auditorium de la ville.

Des moyens importants

L’ATE constitue depuis ses débuts l’une des grandes priorités de l’action municipale à Épinal, qui a consenti de lourds engagements pour la réussite du dispositif.
D’abord en matière de personnel qualifié avec le recrutement de dix coordinateurs (un par école) chargés d’assurer la bonne articulation du dispositif entre le service municipal de l’éducation et la jeunesse et les établissements scolaires, chargés de leur côté de mettre en place un projet pédagogique accompagnant les activités proposées aux élèves.
Ces coordinateurs sont soutenus par un encadrement qualifié composé d’agents municipaux titulaires de formations spécifiques et spécialisées (animateurs territoriaux, éducateurs sportifs, adjoints d’animation ou encore opérateurs des APS) leur permettant d’encadrer l’ensemble des activités. Au total, quatre-vingt-dix-sept animateurs et coordinateurs interviennent dans le cadre de l’Aménagement du Temps de l’Enfant.
La concrétisation de ce projet éducatif est allée de pair avec l’acquisition par la ville de nouveaux équipements consacrés à la fois à la pratique du sport en club et aux activités liées à l’ATE.
À cela, il faut ajouter une facture conséquente pour assurer le transport des élèves depuis leurs écoles jusqu’aux lieux de pratique des activités.

Des résultats encourageants

Il était hors de question de concevoir l’ATE comme une sorte d’activité complémentaire dans l’école juste après le temps scolaire. Il s’agit dès sa mise en place d’un véritable projet d’éducation globale destiné à l’acquisition de nouvelles compétences et d’accès à la citoyenneté à travers la fréquentation de l’ensemble des lieux publics de la ville.
Même si l’Éducation nationale n’a jamais souhaité publier de résultats d’enquête sur les bénéfices de l’ATE, malgré des demandes réitérées de la ville, plusieurs indicateurs permettent néanmoins d’évaluer les effets positifs du dispositif.
Tout d’abord en matière de respect des rythmes biologiques. Plusieurs études [1] réalisées dans d’autres communes sur des dispositifs analogues ont montré qu’ils permettent une meilleure prise en compte des rythmes chronobiologiques et chronopsychologiques de l’enfant. Sur le plan du niveau scolaire, les évaluations obligatoires du primaire et d’entrée au collège ont montré que les résultats des enfants ayant suivi une scolarité en ATE se situaient au même niveau que ceux obtenus par des élèves suivant le système « traditionnel », ce qui est très positif étant donné que les écoles en ATE sont plutôt situées dans les quartiers populaires de la ville.
Les enfants en ATE semblent démontrer plus de capacité d’adaptation lors de leur arrivée au collège, font preuve d’autonomie, de curiosité. On peut supposer que la fréquentation des nombreux interlocuteurs qu’ils ont pu croiser durant le primaire, mais aussi le séquençage des temps avec des repères éducatifs dissociés expliquent ces constats encourageants.

Un nouveau départ ?

Michel Heinrich, député-maire d’Épinal, a soutenu la proposition de la Mission parlementaire sur les rythmes scolaires présidée par Michèle Tabarot préconisant l’allègement des journées de l’enfant et une suppression pure et simple de la semaine de quatre jours. La rentrée 2011 pourrait marquer un retour au dispositif antérieur en matière d’ATE… Un retour en arrière très attendu à Épinal !

Jérôme Marchal
Directeur de cabinet du maire d’Épinal


[1Cf. les études réalisées par l’équipe de François Testu à l’université de Tours.


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