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L’actualité éducative du N°391 - Février 2001

Entretien avec Michèle Amiel, membre du Conseil de l’innovation, proviseur de lycée

Comment réussir l’innovation ? Propos recueillis par Marie-Christine Chycki

Michèle Amiel, que nous connaissons par son activité au CRAP et au Comité de rédaction des Cahiers pédagogiques, est également membre du Conseil de l’Innovation C’est au titre de proviseur du lycée Evariste Galois de Noisy-le-Grand qu’elle y participe. Nous l’avons interrogée en janvier sur son engagement dans cette nouvelle structure institutionnelle, ce qu’elle en attend et le type de travail qui s’y mène.

Comment t’es-tu retrouvée membre du Conseil de l’innovation ? As-tu hésité à y participer ?

J’ai reçu en octobre l’avis officiel de nomination. J’avais été contactée officieusement peu auparavant par Anne-Marie Vaillé, présidente du Conseil. J’ai eu le temps d’y réfléchir et je n’ai pas hésité à accepter : Dans mon travail de proviseur comme dans mon engagement au CRAP - et les deux sont bien sûr liés- je me questionne sur les pratiques innovantes, sur les moyens à mettre en œuvre pour faire évoluer l’École vers plus de démocratie et permettre à tous les élèves d’accéder au savoir. Le Conseil de l’Innovation affiche ces mêmes préoccupations : je pense qu’il est utile d’y participer, de faire en sorte qu’au-delà des déclarations d’intention, une aide concrète soit apportée à tous ceux qui cherchent à renouveler leurs pratiques pour une meilleure prise en compte de tous les élèves. Je ne nourris pas de trop grandes illusions : de là ne viendra pas « la » solution - pour autant qu’il y en ait une - mais rester en dehors en apporterait encore moins.

Que penses-tu des positions prises par Philippe Meirieu ?

La démission de Ph. Meirieu de l’INRP n’est à mon sens ni directement, ni entièrement liée à la création du Conseil. La crise ministérielle l’a placé dans une position difficile. Cela dit, les points de vue qu’il développe sur l’innovation ne me semblent pas en contradiction avec les orientations du Conseil. Il refuse de réduire l’idée d’innovation à celle d’établissement expérimental : « Il peut y avoir des établissements expérimentaux, mais il doit aussi y avoir une incitation systématique de tous les enseignants à chercher comment travailler à démocratiser dans leur classe l’accès aux savoirs » écrit-il. Je partage ce point de vue. C’est un des aspects qui sera travaillé dans le cadre des commissions de travail mises en place... Pour en finir sur ce point, il est à noter que Jack Lang, lors de la séance inaugurale du 20 novembre, a rappelé la nécessité de travailler en lien avec l’INRP dont les missions de recherche ne sont pas remises en question. La présidence de la séance de débat a d’ailleurs été confiée à Anne-Marie Perrin-Naffakh, directrice actuelle de l’INRP.

Comment s’est déroulée cette première séance ?

Le Conseil rassemble des personnes venues d’horizons divers : professionnels de l’éducation mais aussi des représentants de collectivités locales et territoriales, des chefs d’entreprise, des représentants de systèmes éducatifs européens... Chacun y apporte ses compétences et ses préoccupations propres. Sans chercher à parler tous le même langage, il s’est agi d’abord de construire un référent commun minimal. Le premier débat a porté sur la notion de plus en plus controversée d’innovation, tant dans ses composantes que dans ses finalités. Il a cristallisé des désaccords assez profonds en particulier autour de la question de Marie-Danielle Pierrelée : « Jusqu’où va-t-on dans la dérogation sans déséquilibrer le système ? » Pour elle et une partie de l’assemblée, il est nécessaire de transformer en profondeur les conditions de fonctionnement d’un établissement pour que les innovations soient porteuses d’une réelle démocratisation du système. Pour la majorité du Conseil, au contraire, l’innovation doit être rendue possible dans les conditions de fonctionnement « normales » des établissements, ce qui ne veut pas dire sans moyens spécifiques, mais la question du cadre réglementaire global (statut des personnels, affectations, etc.) et sa modification éventuelle sort des compétences du Conseil. Pour ceux-là, et c’est la position que j’ai moi-même adoptée, l’innovation est plutôt définie comme une capacité à analyser ses pratiques professionnelles, à les transformer pour mieux réaliser l’objectif de démocratisation, en explorant les marges de manœuvre existantes.

À côté de ce désaccord « frontal », le débat a fait apparaître plutôt des attentes, des entrées différentes selon les fonctions des intervenants. Ainsi, pour Jack Ralite, sénateur-maire d’Aubervilliers, l’innovation est perçue en lien avec les zones difficiles comme une nécessité si l’on veut éviter l’exclusion scolaire à la fois cause et conséquence de l’exclusion sociale. Joseph Losfeld, recteur de l’Académie de Nancy-Metz a mis l’accent quant à lui sur la nécessité pour l’École de trouver un peu de souplesse pour comprendre et accompagner les changements de la société, pour mieux les contrôler peut-être et en tout cas éviter de les subir dans la passivité ou la résignation. Projets d’établissement, travail d’équipe, contractualisation, sont les mots que j’ai retenus et dans lesquels je me suis bien retrouvée...

Quelle est la suite donnée à ce débat ?

Des commissions ont été mises en place portant sur la recension de toutes les initiatives, sur les freins ou les obstacles à l’innovation, sur la notion de partenariat et le rôle des élus, sur la mise en réseau possible des réussites et des échecs, les échanges... J’ai choisi de travailler sur les freins, les obstacles à l’innovation et corollairement sur ce qui la favorise.

Quelle est la finalité de ce travail ? Quelles en seront les répercussions concrètes sur le terrain ? N’y a-t-il pas un risque de produire de nouveau des discours théoriques, consensuels dans leur généralité mais sans effet dans les classes, les établissements où se joue la réalité ?

Le risque existe, bien sûr, de créer un énième rapport dont les recommandations seront classées sans suite. Mais nous ferons tout pour l’éviter. La question posée m’a amenée à résumer et énoncer des généralités ; mais la préoccupation du groupe auquel je participe est avant tout pragmatique : nous cherchons à trouver les moyens d’aider ceux qui sont engagés dans un travail innovant. Mais nous n’oublions pas que toute innovation n’est pas bonne à prendre : il s’agit aussi de nous donner les moyens d’évaluer les initiatives porteuses de réussite dans le sens signalé plus haut d’une plus grande démocratisation dans l’accès aux savoirs. Un travail d’élucidation, de réflexion collective est nécessaire dans un premier temps pour que nous puissions construire un référent commun. Nous sommes en même temps à l’écoute des praticiens qui nous font connaître leurs difficultés ou leurs besoins.

Vous jouez donc le rôle de conseiller auprès du ministre : vous faites remonter les besoins, les attentes. Mais qui travaille dans le sens des retombées vers le terrain ? Ce Conseil est hors hiérarchie et n’a pas force de décision. Comment les décisions - s’il y en a de prises - seront-elles appliquées ? Se pose ici la question du rôle des hiérarchies intermédiaires, de leur volonté ou non de favoriser les innovations...

Nous sommes conscients de ce problème. Cela fait partie des « obstacles » que nous étudions. Dans ma pratique quotidienne, je connais l’impact que peut avoir un chef d’établissement par exemple, pour permettre ou non le travail en équipes : tout se joue parfois au niveau de l’élaboration des services ou des emplois du temps... Des compétences nouvelles sont aussi à développer dans le cadre de la formation : comment initier, soutenir, accompagner un projet d’équipe ou d’établissement par exemple.

Une parole de conclusion ?

Ce sera une parole d’optimisme raisonné : la rencontre de personnes d’horizons divers, engagées dans un travail de réflexion commun sur l’éducation dans ses formes les plus innovantes est déjà une avancée. À nous tous, sur nos lieux de travail, dans nos mouvements pédagogiques, de la rendre décisive.

Entretien réalisé par M.C. Chycki