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Enseigner la grande guerre

Rémy Cazals et Caroline Barrera (dir.), Éditions Midi-pyrénéennes, 2018

5 février 2019

On n’en a pas fini avec la Grande Guerre ! Voilà un beau livre, tant sur la forme (de très belles illustrations qui sortent souvent des sentiers battus de l’imagerie scolaire de la Grande Guerre) que sur le contenu qui, en 18 articles offre un éventail d’analyses et de propositions que les lecteurs attentifs des Cahiers Pédagogiques trouveront très complémentaires de celles que nous avions proposées dans un hors-série numérique en 2014.

Les premières contributions offrent un panorama original de l’enseignement de la grande guerre « ailleurs » : dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, dans l’Italie fasciste, en Irlande, en Alsace. Un second ensemble recentré sur le cas français, envisage de façon critique la façon dont des manuels scolaires (et non des moindres : Mallet-Isaac, Lavisse) ont abordé le thème jusqu’à une solide déconstruction des approches ordinaires de la fameuse « Chanson de Craonne ». Un troisième ensemble de 4 articles propose quelques expériences « du CM2 à l’université » : on en aurait voulu davantage ! La dernière partie est centrée sur le Centenaire, les textes abordent la complexe question des mémoires et des commémorations à l’école notamment dans le cadre de la mission du centenaire dont l’évocation permet à nouveau de présenter quelques initiatives d’enseignants et d’établissement, dont beaucoup sont interdisciplinaires et rappellent tout l’intérêt des EPI et autres TPE…

Mais cet ouvrage collectif est bien autre chose qu’un simple inventaire de possibles et un recueil de travaux variés, autre chose qu’une célébration éditoriale d’un centenaire qui n’en a pas manqué. D’entrée, l’ensemble se veut quelque peu provocateur puisqu’il s’ouvre sur un texte intitulé : « aux origines de la guerre courte (1870-1914) plaidoyer pour un enseignement du fait militaire ». Reviendrait-on à l’Histoire-bataille ? à l’énumération exaltante des gloires de nos armées ? Évidemment non. En envisageant l’étude du « fait militaire » comme on appréhende celle du « fait religieux », l’auteur, Benoist Couliou, propose une approche de l’histoire diplomatique et politique qui donnerait presque envie d’aborder ce thème dans le nouveau programme d’histoire de première avec un enthousiasme renouvelé. Le ton est donné, ici pas d’exclusive à l’histoire des expériences de guerre, encore moins à une « culture de guerre » omniprésente dans les précédents programmes de l’école, du collège et du lycée.

C’est que ce livre participe, à sa façon, d’une autre bataille, historiographique celle-là, qu’évoquent rapidement Rémy Cazalls et Caroline Barrera dans la conclusion. Il s’agit d’une controverse sur les concepts interprétatifs qui ont, un temps, dominé l’édition sur le sujet, « culture de guerre » (au singulier) ou « brutalisation des sociétés », portés par l’énergie d’un groupe d’historiens associés au mémorial de Péronne. On peut alors lire les actes de ce colloque comme un manifeste pour une histoire plurielle de la grande guerre, politique, sociale, diplomatique, culturelle aussi (au sens notamment d’une formule de Pierre Laborie reprise ici par François Icher « cet enseignement s’intéresse aussi à ce qui est arrivé à ce qui est arrivé »), une histoire, finalement, qui redonne aux acteurs toute leur part sans les réduire ni au rôle de victimes ni à celui d’agents (fussent-ils consentants) d’une propagande et d’une violence généralisée. Les historiens de « l’école de Péronne » n’étaient pas de ce colloque et leur point de vue n’y est donc présenté qu’en creux. On aurait apprécié que la controverse s’ouvre un peu au débat, mais le temps n’en est pas encore totalement venu.

Et après tout, c’est de bonne guerre…

Yannick Mével