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L’actualité éducative du N°440 de février 2006

Enseigner l’histoire : douter et comprendre (2)

Entretien avec Françoise Lantheaume, chargée de recherche à l’INRP (UMR éducation & politiques INRP-Lyon2). Elle est l’auteure d’une thèse sur l’enseignement de l’histoire de la colonisation et de la décolonisation de l’Algérie depuis les années trente.


Les Cahiers pédagogiques :Pourquoi l’enseignement de la colonisation semble-t-il poser davantage de problèmes depuis quelques années ?
Françoise Lantheaume : Pose-t-il plus de problèmes maintenant que dans les années soixante à quatre-vingts, en pleine période de décolonisation puis de tiers-mondisme ? Certains enseignants se souviennent de convocations voire de sanctions pour cause de plaintes de parents ou suite à une inspection lors d’un cours jugé trop critique à l’égard du passé colonial français. Ceci dit, l’enseignement de cette période est devenu plus complexe pour plusieurs raisons. Les progrès de l’historiographie, les évolutions du public scolaire, la pression de la société (communautés, élus, parents, médias, éditeurs...) ont fait que des questions autrefois « froides » (au début du xxe siècle par exemple) sont devenues brûlantes.

Que penser du sondage de l’institut CSA réalisé pour Le Figaro en décembre dernier, indiquant que 64 % des Français approuvent la loi du 23 février 2005 ?
On pourrait le voir comme une évaluation négative de l’enseignement de l’histoire ! Mais l’opinion est labile et quel était le niveau d’information des sondés sur la loi en question ? Qu’auraient-ils répondu si on leur avait demandé : êtes-vous d’accord avec le fait que le pouvoir politique impose aux enseignants d’histoire le contenu de leur enseignement ? Cela montre aussi la nécessité d’un travail en classe sur l’imaginaire colonial.

On évoque souvent la contribution de l’histoire scolaire au développement d’un sentiment d’appartenance de la jeunesse de ce pays à un destin commun. N’est-ce pas particulièrement difficile sur un thème où des élèves peuvent se retrouver derrière l’un ou l’autre des camps qui se sont opposés pendant la guerre d’Algérie ?
L’ignorance, la simplification des mémoires partielles, l’écho de l’histoire dans la situation française actuelle, pèsent. La solution me semble du côté de plus d’histoire et moins de « bons sentiments ». Faire un cours sur l’histoire de la colonisation, dans le but - louable bien sûr - de développer l’esprit de tolérance chez les élèves, ne suffit pas. Par exemple, comprendre comment, au moment de la colonisation, la science, la politique, l’histoire savante et enseignée partageaient un point de vue convergent, impose d’aller au-delà de la condamnation morale du racisme des manuels, affiches, discours, etc. De même, expliquer l’emploi de la torture, depuis les débuts de la colonisation par un État démocratique est nécessaire, puis son usage par les différents protagonistes pendant la guerre d’Algérie. La loi du talion ou l’efficacité attendue, et la mise en équivalence des bourreaux, explications actuellement dominantes, sont insuffisantes. Il faut sortir de la morale et du relativisme et entrer dans la compréhension historique. La connaissance critique du passé national contribue à fabriquer un sentiment d’appartenance à un monde commun. Professeurs et élèves héritent, sans l’avoir choisi, d’un passé qu’ils étudient ensemble. Et l’enseignement de l’histoire des guerres de religion n’a pas empêché l’existence d’un tel sentiment.

Les enseignants d’histoire doivent composer entre différents rôles : historiens de formation, fonctionnaires de la République, éducateurs face à des adolescents parfois en recherche d’identité. De cette position, comment faire pour enseigner des pages d’histoire aussi peu glorieuses pour l’État français que la guerre d’Algérie ?
En tant que professionnels chargés des apprentissages sur un champ disciplinaire, ils assument ce rôle avec la rigueur de l’historien, avec leurs compétences et leur inventivité didactiques et pédagogiques. L’intelligence des situations, facilitée par l’expérience et la coopération entre collègues, permet l’ajustement nécessaire au contexte d’enseignement. Munis de ces qualités, les enseignants savent très bien enseigner les pages nationales peu glorieuses, sans craindre la confrontation.

Cette loi aura-t-elle des conséquences sur les pratiques des enseignants en classe ? De nombreux intermédiaires vont filtrer le texte voté par les élus. Que va-t-il en rester pour les élèves ?
Le réflexe de prudence déjà observé risque de croître comme en témoignent déjà certains manuels, tendant à gommer les épines de l’enseignement de questions controversées, mais les enseignants auront le dernier mot. Il est nécessaire de développer des recherches à propos des pratiques réelles des enseignants sur l’enseignement de l’histoire de la colonisation. C’est ce que nous allons faire.