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Concertation sur le métier enseignant

Enseigner en lycée professionnel : un métier, une pédagogie

Nicole Bouin

18 novembre 2013

Vincent Peillon ouvre la concertation sur le métier enseignant, chantier d’ampleur, certainement tout aussi sensible que celui des rythmes scolaires. Le CRAP-Cahiers pédagogiques avait donné son avis dans ses notes pour la concertation et proposé des changements majeurs, en droite ligne de son communiqué lors de la commission Pochard.
En illustration d’un métier enseignant à mettre en valeur, voici le témoignage d’une enseignante en lycée professionnel.


Nicole Bouin a été professeur de lettres-histoire en lycée professionnel dans le secteur industriel à Lyon. Après son intervention pour l’AFEV, elle revient sur la question de la pédagogie et des particularités du métier d’enseignant en lycée professionnel.

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Lycée de La Mache, près de Lyon.

Les élèves qui arrivent en lycée professionnel ont besoin de restaurer une image positive d’eux-mêmes, de se remettre en perspective d’études, de se construire un projet scolaire, professionnel, de vie. Alors quelle pédagogie permet cette réhabilitation ?

Chronologiquement c’est d’abord l’effet de seuil : Ici on n’est plus au collège mais au lycée, même s’il est professionnel. On règle ses comptes avec le passé pour se construire un avenir. Nous entérinons cette rupture par des dispositifs divers : l’histoire de vie scolaire qui permet de passer du récit à l’analyse, l’entretien d’accueil mené par des enseignants formés à l’accompagnement, les échanges en groupe de parole en Vie de classe sur les expériences du passé et les ressentis du moment, des modules, des ateliers, des voyages d’intégration, des rencontres avec d’anciens élèves qui ont suivi des cursus intéressants… C’est aussi l’occasion de transformer l’erreur en levier de réussite en l’analysant pour la mettre à distance en découvrant qu’elle n’est pas culpabilisante mais porteuse d’évolution.

Ensuite je parlerais d’une reconnaissance essentielle de toutes les intelligences : on retrouve de l’enseignement général mais en lien avec l’enseignement artistique, sportif, technique, pratique, professionnel. A travers des projets interdisciplinaires par exemple. La médiation artistique me paraît essentielle, on prend en compte la personne qui ne se réduit pas à l’élève. On s’appuie sur ses centres d’intérêt, ses talents et ses compétences, parfois en lien avec la vie quotidienne, pour l’amener à progresser. C’est ce que certains appellent la pédagogie de la réussite.

Concernant l’organisation, les cours, surtout au début, sont construits sur des activités individuelles, en binômes, en groupes, en groupe classe. Les apports théoriques sont courts. On part de ce qui les séduit naturellement comme l’image, le film… pour les amener sur notre territoire, exotique pour certains d’entre eux, celui de l’écrit et de la lecture.

En équilibre

Le cœur de cette pédagogie me semble être une recherche constante d’équilibres précaires. Le professeur Revol, psychiatre, disait devant moi à une mère qui l’interrogeait sur les recettes qui permettent d’avoir un adolescent équilibré, «  Mais Madame il n’y a pas d’adolescents équilibrés, il n’y a que des équilibristes.  » Nous partageons cela avec notre public, nous sommes en recherche perpétuelle d’équilibre face à eux.

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Lycée de La Mache, près de Lyon.

Il s’agit alors d’avoir le souci constant de valoriser mais évaluer sans démagogie pour conduire le jeune sur ses terrains de progrès sans le décourager. Il s’agit aussi de sécuriser par des rituels, des processus répétés, mais de surprendre pour ne pas lasser. Il est bon encore de rester bienveillants sans renoncer à l’exigence, preuve de respect pour le jeune et ses capacités. Certains pensent les aider en leur proposant des exercices simplissimes, sans enjeu valorisant, des contenus basiques, mais on se rend vite compte qu’ils perçoivent cette facilité comme du mépris et qu’ils peuvent nous surprendre et se montrer brillants sur des objectifs ambitieux. Enfin, il va falloir écouter sans renoncer à cadrer. Ce n’est pas parce qu’ils rencontrent des difficultés qu’ils peuvent se dispenser de respecter les règles de vie en société. On le voit bien dans les derniers résultats Pisa : la discipline dans les classes françaises s’est considérablement détériorée depuis dix ans et cela entraîne des difficultés d’apprentissage, particulièrement pour les plus fragiles.

Réconciliation

On parle souvent de la nécessité de socialiser ces élèves, je dirai plutôt les réconcilier avec eux-mêmes, les autres et les apprentissages. Ce qui représente en effet un gros chantier, à mener en permanence par l’ensemble de l’équipe pédagogique et éducative du lycée. Je suis intimement persuadée que cet apprentissage «  être bien avec soi pour être bien avec les autres  » et inversement est indissociable de l’évolution du rapport au savoir. Que ce n’est pas un objectif à la marge, mais qu’il est au cœur du métier. On parle d’alphabétisation émotionnelle : on apprend à nommer son ressenti, à mettre ses émotions à distance et à les contrôler, à négocier au lieu de provoquer, à s’écouter penser avant de parler, à respecter l’autre dans ses besoins et à dire les siens, à repérer les micro violences quotidiennes qu’on impose aux autres dans la classe et à les limiter…

S’écouter penser… Le dialogue intérieur demande une éducation de longue haleine. C’est par cet entraînement progressif et exigeant que l’élève passe de «  j’apprends pour avoir des bonnes notes, faire plaisir à mes parents, passer dans la classe du dessus, obtenir un diplôme et un bon travail  »… à «  j’apprends aussi pour me construire, évoluer en tant que personne, me sentir exister, me faire plaisir, découvrir  ». Cela suppose une pédagogie explicite de l’enseignant qui explique quel apprentissage se cache derrière la tâche, à quoi il va servir…

C’est une voie qui conduit aussi à la recherche des stratégies de contournement spécifiques à chaque jeune porteur de handicap : dyslexique, dyspraxique, dyscalculique ou souffrant de troubles de la concentration ou des apprentissages. On le sait aujourd’hui, tout ce que l’on peut faire pour faciliter leur travail dans la classe profite aux autres mais là encore il faut l’expliciter pour éviter les incompréhensions des uns et des autres.

Notre métier est à réinventer chaque jour au service des jeunes qui nous sont confiés et c’est pour ça qu’il nous passionne.

Nicole Bouin

Sur notre site :
Texte de 2008 : Commission Pochard : à examiner, pas à mettre en examen !
Nos notes pour la concertation