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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Enseigner à l’imparfait du subjectif

Carole Gomez-Gauthié

5 novembre 2015

Changer les pratiques dans les classes, laisser émerger l’école du XXIe siècle, injonction ou intention, mantra ou nécessité perçue, du principe à l’action, la marge est grande. On pointe souvent du doigt les résistances, du système ou des enseignants, par crainte ou par principe, c’est selon. On regarde moins ce qui se met en jeu du côté de l’acteur, ce qui a trait à son identité professionnelle. Carole Gomez-Gauthié, professeure des écoles, explore dans sa thèse cette dimension où se mêlent didactique et psychologie clinique.


Son thème de recherche se nourrit de sa propre histoire professionnelle, une histoire émaillée de points d’interrogation et de sinuosités. « J’ai toujours été attirée par l’éveil de la connaissance, par les réflexions, les questions des enfants. Moi aussi je me pose des questions depuis toujours ». Enseignante dans le Lot depuis quinze ans, des fermetures de poste l’ont amenée à bouger, connaître des contextes différents, des doubles ou des triples niveaux propices à la pédagogie coopérative.

Elle a goûté aux avantages et aux désagréments de l’école en milieu rural, de savoir son rôle reconnu, apprécié, de constater le lien fort entre l’école et les habitants, d’ouvrir la porte et de trouver partout des illustrations pour les thèmes appris, de voir aussi les moyens différents d’une commune à l’autre, les conditions d’apprentissage marquées par les finances plus ou moins disponibles malgré les bonnes volontés, les coûts des sorties en bus vers la ville éloignée. Elle apprécie « l’implication des parents d’élèves qui viennent témoigner sur leur métier et aident avec leurs actions à financer des projets, les liens avec les personnels communaux, les habitants du village ». « A la campagne, on n’est pas anonymes. Les gens sont contents de nous voir. L’école est une vraie richesse ».

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Arbre des connaissances

Elle a enseigné en maternelle, en élémentaire, utilisé sa licence en français langue étrangère pour accompagner des enfants non francophones à apprivoiser la langue. Cette expérience l’a conduite vers l’ingénierie pédagogique pour former d’autres enseignants. Elle-même s’est formée à l’analyse des pratiques et a animé des groupes d’échanges et d’analyse. Elle s’est investie aussi sur le champ syndical au niveau départemental et national. « Ce n’est pas étonnant si je pratique la pédagogie institutionnelle » sourit-elle.

Curiosité et coopération

Aujourd’hui enseignante dans une classe de CE1-CE2 et directrice de l’école, elle se frotte aux questions administratives, financières, d’organisation. Chaque fois, la curiosité est au rendez-vous pour investir de nouveaux versants de son métier. Elle passe un CAFIPEMF [1] en s’appuyant sur l’école coopérative créée avec une collègue et pendant cinq ans exerce en tant que maître formateur. Elle constate alors l’écart entre l’enthousiasme des enseignants pour la pédagogie coopérative exprimée en formation et la mise en œuvre tiède lorsqu’ils reviennent dans leur classe. Pourquoi, de l’idée à l’action, le chemin semble-t-il difficile ?

Elle suit à distance un Master 2 d’ergonomie, pensant trouver une clé dans l’analyse de l’activité. Elle créé des outils dans ce sens et s’aperçoit qu’elle est en partie hors sujet lors de la soutenance de son mémoire. « Les professeurs m’ont dit que j’avais fait du bon boulot mais que ce n’était pas vraiment de l’ergonomie ». Ils l’encouragent à poursuivre. « Je pensais qu’en s’intéressant à l’activité, on pouvait changer les choses. Je me suis rendue compte que non. Il ne suffit pas de montrer d’autres pratiques, de changer les pratiques pour changer l’école ».

Sa recherche s’oriente vers la singularité de l’enseignant, ce qui pourrait l’empêcher de mettre un dispositif en œuvre comme il l’avait prévu. Elle entreprend une thèse de didactique clinique à l’Entrée 2 de l’UMR « Éducation, Formation, Travail, Savoirs » de l’Université Toulouse 2-Jean Jaurès. Ce courant émergeant « croise le fil du savoir et du sujet » pour s’intéresser aux enjeux de la transmission et de l’acquisition des savoirs en lien avec la psychanalyse. Son sujet de thèse est en lien direct avec sa pratique professionnelle, avec la pédagogie coopérative, autour du désir d’emprise et du lâcher prise : « Qu’est-ce qui pourrait empêcher l’enseignant de cycle 3 de se mettre en retrait pour laisser ses élèves apprendre seuls ? ».

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Travail d’élèves en coopération (photo floutée)

Subjectivité, légitimité, identité

Pour elle, loin d’une mécanique, l’acte d’enseigner est une activité empreinte de subjectivité. Autour du lâcher prise se joue la question de la légitimité et de l’identité professionnelle. La professionnalité est en construction permanente. En comprenant pourquoi et comment on exerce son activité, on comprend mieux pourquoi et comment changer ses pratiques, les faire évoluer.

Carole Gomez-Gauthié ne cherche pas à trouver une solution universelle, prescriptive, elle regarde plutôt du côté de l’analyse voire de l’accompagnement. Sa méthode est basée sur trois temps : un entretien préalable avec l’enseignant qui explique ce qu’il a prévu, une observation filmée lors de la mise en œuvre de la séquence puis un entretien pour discuter sur le métier et son expérience. Elle permet de voir et d’exprimer ce qui consciemment ou inconsciemment a influé sur le déroulement, a empêché de faire ou a conduit à faire autrement.

Les différences entre ce qui était défini et ce qui a été réalisé s’expliquent par des raisons qui ont beaucoup à voir avec la subjectivité, le vécu, le souvenir de situations antérieures, l’empêchement, le déni, qui ont laissé des traces dans l’inconscient, la créativité aussi. Le choix de l’emprise ou du lâcher prise se fait alors sur le vif, souvent de façon inconsciente. Le comprendre à partir d’une situation professionnelle précise peut être le moyen de raisonner ce choix, de placer le changement de pratiques dans le sens de la construction de son identité professionnelle.

Importance de l’écoute

L’enseignante est loin de la fin de sa recherche. Plusieurs constructions de cas seront encore nécessaires. Elle voit toutefois dans la didactique clinique et dans ses travaux des principes clairs se dégager : la nécessité « d’apprendre à repérer ce qui est de l’ordre de soi et de la professionnalité », « d’analyser le sens que chacun donne à son métier », l’importance de l’écoute en dehors de tout jugement, de l’encouragement : « Si on ne prend pas le temps d’écouter, on ne peut pas accompagner vers le changement. »

Ce point de vue offre un éclairage différent sur les difficultés à rendre opérationnels les changements prescrits de façon institutionnelle en soulignant la part subjective et créative dans l’acte d’enseigner. D’ailleurs, au sein de son unité de recherche, la réforme du collège, avec les crispations qu’elle génère, est un sujet d’observation et d’échanges propice au croisement des regards entre ergonomes, didacticiens et didacticiens cliniques. Loin des catégorisations uniformisantes, le métier d’enseignant se vit et se construit dans l’action, d’une façon densément humaine.

Monique Royer

Pour en savoir plus sur la didactique clinique :
Terrisse André, Carnus Marie-France, Didactique clinique de l’éducation physique et sportive (EPS), De Boeck Supérieur « Perspectives en éducation et formation », 2009. 


[1Certificat d’aptitude aux fonctions d’instituteur ou de professeur des écoles maître formateur

Sur la librairie

 

Les portraits de Monique Royer
Ils enseignent en classe d’accueil, au Liban, à des élèves handicapés. Ils utilisent un blog, de la couleur ou les volcans. Ils sont enseignants, chef d’établissement, journalistes. Ce sont dix-neuf portraits d’enseignants et d’acteurs de l’école que l’on découvre dans ce dossier.