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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Enseignant en lycée pro : une profession à part entière

Sabine Coste

12 septembre 2019

Pour compter les idées reçues sur le lycée professionnel, dix doigts ne suffiraient sans doute pas. Les enseignants, qui choisissent d’y exercer ou que le hasard des mutations a orientés là, n’y échappent pas. Pourtant, leur métier est dense et riche des croisements entre les ateliers professionnels et l’enseignement général, de la diversité des publics aussi. Sabine Coste, enseignante à l’ESPE de Chambéry et co-auteure de l’ouvrage Bien débuter en lycée professionnel, s’intéresse depuis de nombreuses années à ce métier et nous raconte sa professionnalité.


Enseignante en éducation physique et sportive (EPS) depuis 1980, elle découvre les particularités du lycée professionnel après avoir exercé dans un collège de l’éducation prioritaire en milieu rural. Situé au centre ville de Valence, l’établissement accueille des sections aussi diverses que la bijouterie, la menuiserie ou le secrétariat-comptabilité. Les profils d’élèves des différentes spécialités sont variés mais ce n’est pas cela qui la déconcerte. « Mes certitudes sont vite tombées, cela ne ressemblait ni à l’éducation prioritaire, ni au collège, ni au lycée général. »

Il lui a été nécessaire de comprendre l’organisation de la formation Jusqu’alors, elle séquençait l’année scolaire en cycles d’activités. Là, les périodes de stage en entreprise arrivaient parfois en plein cycle, bouleversant sa propre organisation pédagogique. « Il m’a fallu concevoir autrement mon enseignement en prenant en compte les périodes en milieu professionnel. » Sa créativité est d’autant mise à contribution qu’il a fallu attendre la réforme de la voie professionnelle de 2001 pour que des contenus en EPS soient formalisés dans les programmes. « Les profs naviguaient entre programmes du collège et du lycée pour bidouiller leur enseignement. »

Les contrôles en cours de formation (CCF) sont pour elle une autre découverte, débouchant sur d’autres questionnements touchant à l’évaluation. Son arrivée dans l’enseignement professionnel l’interroge sur sa propre pratique, la fait évoluer dans un univers qu’elle méconnaissait et qu’elle apprécie de plus en plus au fil des années.

Le métier de professeur d’EPS en lycée professionnel

Son intérêt pour les particularités de ce contexte professionnel et pédagogique la mène vers l’INRP (Institut national de la recherche pédagogique) où elle bénéficie dans un premier temps d’une décharge à mi-temps. Elle choisit comme thème de thèse le métier de professeur d’EPS en lycée professionnel, un choix guidé par son expérience mais pas seulement. « Quand tu cherches des informations, des textes ou des articles sur la voie professionnelle, tu t’aperçois que c’est un milieu très peu étudié, peu attractif, et qui n’a pas bonne presse. » Pour sa thèse, elle privilégie l’entrée par l’activité des enseignants avec des vidéos, des auto-confrontations, des entretiens et des observations, pour cerner les différents aspects de leur professionnalité.

Elle constate également qu’il y a peu de formations liées au métier d’enseignant dans le secteur professionnel, qu’elles sont le plus souvent ciblées sur la technique. À l’INRP, devenu IFE, où elle exerce alors à plein temps, elle développe des formations pour accompagner les réformes, et, plus généralement, sur les particularités de la voie professionnelle, sur les CCF, par exemple. « Ce thème questionne le métier, des enseignants constatent le surcroît de travail, d’autres sont soucieux de l’équité entre élèves et établissements. Pour les défenseurs de ce type d’évaluations, elles contribuent à la réussite d’élèves fragilisés par leur parcours scolaire. Pour ses adversaires, c’est un moyen d’évaluer injuste et inéquitable. » Si le sujet divise, il permet d’explorer des pistes pédagogiques pour envisager l’évaluation dans une voie où l’enseignement général et les apprentissages professionnels sont amenés à se croiser, à s’entremêler plus qu’à se côtoyer.

Définir le métier d’enseignant dans la voie professionnelle devrait s’écrire au pluriel tant ceux qui l’exerce ont un profil varié. Les enseignants des domaines professionnels le deviennent fréquemment en seconde carrière, en reconversion. Pendant longtemps, la formation à leur nouveau métier se faisait principalement sur le tas, au fil de l’eau. Pour de nombreuses sections, il n’existe pas de cursus universitaire. Dans ce cas, une expérience professionnelle de cinq ans dans la profession d’origine ouvre le droit de passer le concours de professeur de lycée professionnel. Une formation après le concours est désormais proposée.

Toutefois, les contractuels, nombreux dans la voie professionnelle, ne suivent que des stages ponctuels, trois jours pour l’académie de Lyon. Ils n’en sont pas toujours informés ou ne sont pas en mesure d’y assister du fait de leur arrivée après la rentrée dans l’établissement. Tous, quel que soit leur statut, découvrent la dimension pédagogique et psychologique, les particularités du développement du jeune. « Ce sont des professionnels qui deviennent enseignants, très attachés à la transmission du savoir-faire. Or, ils se retrouvent avec des adolescents qui ont plus ou moins choisi leur voie, qui ne sont pas comme eux étaient au même âge. »

Un livre pour bien débuter

Fréquenter les théories de l’apprentissage s’avère primordial, même si cela demande du temps et de revoir ses propres représentations du métier. « C’est un obstacle que les titulaires franchissent. » Mais les contractuels sont souvent démunis, « l’ouvrage Bien débuter en lycée professionnel leur est pour cela particulièrement destiné. ».

Il se base à la fois sur son expérience, sur les échanges nés des cours qu’elle donne en Master de formation de formateurs à Lyon, auxquels participent des professeurs de lycée professionnel et sur des recherches qu’elle a menées à l’IFE avec le laboratoire ECP (Éducation, Cultures, Politiques). « L’enseignement professionnel est un univers de travail où il faut accepter momentanément de prendre en compte les élèves tels qu’ils sont pour aller vers l’appropriation des savoirs techniques. Il faut enrôler les élèves, donner du sens, les intéresser. » Côté enseignement général, les réactions sont liées au parcours scolaire de l’enseignant. S’il a été bon élève, il ne retrouvera pas des lycéens tels qu’ils se les représente. « Ils sont des jeunes avant d’être des élèves. Il faut travailler avec ces jeunes pour les restaurer dans leur posture d’élève. S’ils se sentent reconnus en tant que personnes et en tant qu’élèves, alors, ils partent sur de bons rails. »

La dimension relationnelle est d’importance. Elle constitue une particularité et une richesse pour le métier. Les milieux populaires l’emportent dans les catégories socio-professionnelles avec des nuances selon le quotidien vécu à la maison, le niveau de pauvreté, l’attention des familles. Les soucis du quotidien encombrent la présence scolaire et il faut en tenir compte pour accompagner chacun vers la réussite.

Hétérogénéité des élèves

La réforme du Bac professionnel en 2009, avec un déroulement désormais en trois ans, a reconfiguré le profil des publics avec des élèves bacheliers qui choisissent la voie professionnelle pour parvenir plus facilement au BTS qu’en empruntant la voie générale ou technologique, et un fort pourcentage d’élèves en CAP provenant de l’enseignement adapté. « Les enseignants n’avaient pas l’habitude d’en accueillir autant et pour nombre d’entre eux avec des situations de handicap. Ils se posent alors la question de savoir comment accueillir ces jeunes, différents de ceux d’avant.  »
À côté de ces deux profils « cycle court » et « cycle long », l’hétérogénéité se renforce avec la création des campus des métiers, accueillant à la fois des scolaires, des apprentis et des stagiaires adultes. Des thèmes tels que la différenciation pédagogique, l’adaptation des contenus et des méthodes, sont désormais prisés en formation.

Bien débuter en lycée professionnel, répond, en chapitres complets, en exemples concrets et en résumés pratiques, à ce contexte complexe où la dimension humaine possède une place prépondérante. « Il est important de montrer la diversité de l’enseignement professionnel : diversité des élèves en fonction de la motivation de leur orientation, diversité des établissements selon leur taille et leurs filières ou spécialités professionnelles. ».

La diversité des situations d’enseignement mérite aussi d’être soulignée avec les ateliers professionnels, qui sont des espaces particuliers, propres à chaque métier enseigné, reproduisant en modèle réduit des univers aussi variés qu’une carrosserie, un restaurant ou une crèche. « Construire son autorité dans un espace professionnel n’est pas la même chose que dans une classe où les tables et les chaises cadrent alors que dans un atelier les élèves bougent, se déplacent. »

Nécessaire travail collectif

Les différences de lieux rendent d’autant plus nécessaire le travail collectif au sein de la communauté enseignante, et cette dimension constitue un autre point d’intérêt de la professionnalité du métier d’enseignant dans la voie professionnelle. « Il est nécessaire de travailler ensemble pour partager les mêmes règles construisant un cadre permettant aux élèves d’évoluer. »

L’interdisciplinarité et la cointervention, renforcées par la réforme du lycée,accentuent l’importance du collectif. « C’est intéressant pour le métier, mais cela questionne aussi avec une remise en question de la pseudo hiérarchie enseignement général/enseignement professionnel. Il faut construire une zone où les activités des deux enseignants se mêlent et où ils arrivent ensemble à accompagner les élèves, à préparer et animer les cours, à évaluer pour ajuster ou non. » La gestion de la classe en commun devient alors source de débat pour adopter un ton commun et d’enrichissement professionnel.

Que ce soit dans son expérience d’enseignante, de chercheuse et de formatrice ou de la rédaction d’un ouvrage dédié aux débutants, Sabine Coste ne se lasse pas de montrer les particularités et les richesses de l’enseignement professionnel : « Le lycée pro, c’est une source de bonheurs professionnels mais aussi de dépenses d’énergie. De belles choses se produisent avec cette dimension humaine que souligne nombre de témoignages d’élèves. »

Monique Royer

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