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En arrière toute !

Par Pierre Madiot, rédacteur en chef des Cahiers pédagogiques

19 novembre 2004

Notre ministre de l’éducation, cela mérite d’être souligné, ajoute à une indéniable efficacité une dose d’habileté qui force l’admiration !
Le tandem Ferry-Darcos avait donné dans le paradoxe d’une sorte de « continuité dans la rupture » illisible pour tout le monde. Ainsi, le duo a été rapidement accusé par les uns d’une complaisance avec les théories « pédagogistes » tandis que d’autres brocardaient l’art de la récupération iconoclaste de l’auteur de La pensée 68, et qu’enfin la gauche orthodoxe dénonçait l’inévitable dérive libérale.

Aujourd’hui, plus d’ambiguïté. Ceux qui considéraient le rapport Thélot comme un avatar de la soumission de l’école aux intérêts de la libre entreprise devraient être rassurés de constater avec quels égards et quelles protestations de reconnaissance ledit rapport a été jeté aux orties. Ceux qui s’offusquaient du déboulonnage de leurs « figures » tutélaires [1] savent à quoi s’en tenir : 68 n’a tout simplement été qu’un incident de surface. Sous les pavés : l’encre violette. Ceux qui s’époumonaient à dénoncer « le niveau qui baisse » et « l’abandon des savoirs » n’en croient pas leurs yeux : la réflexion pédagogique est remisée dans le magasin des curiosités prétentieuses. Au nom de la « liberté pédagogique », les enseignants seront désormais officiellement habilités à ressortir des placards les bons vieux articles faits main auprès desquels les nouvelles technologies seront tout juste bonnes à jouer le rôle d’auxiliaires occasionnels.

Alors que ses prédécesseurs, qui avaient déjà marginalisé les itinéraires de découverte et renforcé la place des professeurs au sein du conseil de discipline, se contorsionnaient pour faire passer pour du modernisme leur intérêt à l’égard de la tradition, le nouveau ministre avance à visage découvert : éloge de la dictée considérée comme un des beaux arts, légalisation de la punition collective, projet de suppression des TPE en terminale. Et voilà que maintenant on nous annonce l’introduction d’une note de comportement au brevet. La liste n’est pas close ; on peut s’attendre à une remise en cause des tout récents programmes du primaire, il a même été question de l’examen d’entrée en sixième.

Il est frappant de voir que, animé par un louable désir de simplification et d’économie budgétaire, le ministre préconise de supprimer les contenus et les dispositifs complexes répondant aux défis du monde du XXI° siècle tandis que sont mis à l’honneur quelques éléments solidement traditionnels (les bonnes vieilles méthodes), quantitatifs (dédoublement des classes de langue en terminale) ou disciplinaires. L’idée, vieille comme la scolastique la plus formelle, est que les contenus d’enseignement renferment naturellement leurs modes de transmission et s’imposent d’eux-mêmes pour peu que les enseignants disposent de bonnes conditions pour se faire entendre et sachent utiliser l’arsenal répressif propre à réduire les gêneurs au silence. Pour ceux qui n’auraient pas compris, la multiplication des classes relais et des redoublements à tous les niveaux fera peser la menace de la mise à l’écart ou de la relégation.

Pour rassurer les enseignants, François Fillon ne cesse de déclarer que « la nouvelle loi ne sera pas une révolution »... Il a raison, c’est même un formidable retour en arrière. Mieux même, en laissant croire qu’il réintroduit officiellement les punitions collectives dans l’arsenal répressif de l’école, notre ministre se fait l’auteur d’une sorte d’innovation rétroactive assez surprenante puisque jamais aucun texte n’avait jusqu’à ce jour inscrit ce genre de sanction parmi des mesures disciplinaires réglementaires. A quel passé fantasmé le ministre fait-il donc référence pour rendre ainsi légale une pratique contraire à l’esprit du droit républicain ?

Enfin, les arguments avancés pour la suppression des TPE sont, il faut l’avouer, particulièrement convaincants. Ignorant le rapport de l’Inspection générale qui reconnaît aux TPE le mérite d’être « une remarquable préparation à la poursuite d’études », le ministre veut les supprimer afin que les élèves se préparent mieux à l’examen ! Merci pour la démonstration... Nous notons donc que le bac n’est pas et ne deviendra pas la sanction d’une formation. Plus, même : les activités qui donnent lieu à un apprentissage et à une validation de travaux autonomes transversaux constituent une gêne pour l’obtention du diplôme. L’intérêt qu’ils présentent en classe de première - et, dixit le ministre, en seconde (ah bon ?) [2] - n’existe donc plus en terminale. Ainsi, l’école dans son ensemble, tout entière tendue vers l’épreuve finale, n’a pas à se soucier de ce qu’il advient des savoirs que les élèves y apprennent. Ne doutons pas que la prise de conscience de cette évidence donnera satisfaction à ceux qui se demandaient pourquoi il faudrait se mettre à faire de la pédagogie si le but du jeu est d’organiser le bachotage continu pour consacrer le « talent » des meilleurs.
La loi de 89 avait besoin d’une réactualisation des questions de l’autorité et de l’intégration. Nous aurons une école plus sélective et une autorité plus arbitraire. Voilà une affaire résolue.

On comprend pourquoi François Fillon a ignoré la large consultation populaire dont le rapport Thélot a rapporté les préoccupations en termes de motivation et d’égalité des chances, et pourquoi il essaie d’en provoquer une autre qui lui dise... ce qu’il a envie d’entendre. Pour finir, après que les quelques personnalités médiatiques et autoproclamées lui auront redit ce qu’elles répètent depuis des années, il rajoutera à la panoplie de ses mesures quelques considérations sur « le socle commun des connaissances » et sur la « lutte contre l’illettrisme ». Il parlera avec émotion du « collège unique » et du métier d’enseignant. Ce sera sa monnaie d’échange.

Pour l’heure, notre ministre aura réussi, momentanément mais efficacement, à déblayer le terrain au profit des adversaires de la pédagogie qui, comme lui, se disent victimes du « terrorisme intellectuel » de ceux qui osent argumenter au lieu de se contenter de ressasser les « idées simples ». Mais ce simplisme outrancier se heurte aux exigences de l’école de demain, qui pour être plus efficace se doit d’être plus démocratique et de former des citoyens actifs et responsables. Si le discours ministériel peut séduire une fraction de l’opinion et du corps enseignant, peut-on croire vraiment que le bon sens un peu fruste et une conception très libérale du métier permettent en quoi que ce soit de résoudre les problèmes auxquels l’école est confrontée ?

Pierre Madiot
Rédacteur en chef des Cahiers pédagogiques.


[1Sartre, Derrida, Lacan, Bourdieu entre autres, excusez du peu...

[2Personne ne savait qu’il y avait des TPE en seconde ! Il n’y a que le ministre qui, ayant répété à trois reprises cette erreur lors de l’émission du 18 novembre, en soit convaincu...