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Livre du mois du n° 539, « Pouvoir d’agir et autonomie, de l’école au lycée »

Empathie et manipulations. Les pièges de la compassion

Serge Tisseron, Albin Michel, 2017.


On connait les travaux de Serge Tisseron, psychiatre, chercheur, spécialiste de Tintin, des secrets de famille et du bon usage des écrans pour les enfants, entre autres. Ici, il nous interpelle autour d’un sujet à la mode, l’empathie, en nous mettant en garde contre une adoption trop rapide et peu réfléchie de cette notion à priori sympathique (d’ailleurs, sympathie et empathie sont distinguées dans le livre).

L’ouvrage ne concerne pas uniquement l’école et l’éducation, mais celles-ci sont largement sollicitées pour justement permettre l’émergence d’une «  bonne empathie  », sans ses dérives. Nous y revenons dans l’entretien ci-après avec l’auteur. Mais les enseignants auront tout intérêt à se plonger dans ce livre, très agréable à lire, plein d’anecdotes et de références diverses à la fiction (en particulier au beau film des frères Dardenne Deux jours, une nuit ou à des nouvelles de Tchekhov). Et, bien sûr, Serge Tisseron cite aussi de nombreux cas cliniques et s’appuie sur son expérience de psychothérapeute.

Une idée centrale, «  la capacité qu’a l’être humain d’éprouver de l’empathie pour les malheurs de ses semblables permet aussi à certains d’en tirer profit grâce à un certain nombre de manipulations  », qui sont exposées dans ce livre.

Sentiment d’abandon

Ce qui fragilise l’empathie et nous rend vulnérables, c’est le sentiment d’abandon, quand on pense que personne ne se préoccupe de nous. Une insuffisante exposition au «  visage de l’autre  » chez beaucoup d’enfants, trop souvent et trop tôt livrés aux écrans, est à cet égard une source de préoccupation. Du coup, l’exploitation démagogique de l’empathie devient plus facile. Tisseron cite Donald Trump, qui a habilement exploité la souffrance de ses électeurs laissés pour compte de la mondialisation, en faisant semblant de la partager. Tisseron oppose avec finesse la riche propriétaire russe d’une nouvelle de Tchekhov qui accepte d’être généreuse, à condition que les bénéficiaires soient conformes à l’idée qu’elle se fait des «  bons pauvres  », à la vieille dame italienne qui propose aux Africains réfugiés une sorte de «  don-contredon  » qui renvoie à une souhaitable empathie intersubjective et réciproque.

En fait, il existe plusieurs sortes d’empathie : l’empathie purement émotionnelle qui présente des dangers, dont celui de la limiter à ceux qui nous sont proches ou ressemblants, et l’empathie cognitive plus raisonnée, où il s’agit de comprendre l’autre à une autre aune que soi-même. Aujourd’hui, l’empathie pour les objets, « nos meilleurs amis  », est également une source d’inquiétude, depuis la voiture assimilée à un être humain jusqu’aux robots japonais qui font partie de la famille et sont même parfois au centre de celle-ci.

Par ailleurs, il y a danger avec l’empathie, confondue avec l’altruisme ou la compassion, d’en faire une clé unique de lecture du monde présent. Ainsi «  ceux qui mettent sans cesse en avant des méthodes centrées sur la gestion personnelle, par chacun, de ses émotions, sont, certes, sincères et honnêtes, mais ils font courir le risque de sous-estimer l’importance des enjeux institutionnels de l’empathie et la nécessité de les comprendre  ». Sans jamais se départir d’une écriture nuancée et d’une certaine douceur dans l’analyse, Serge Tisseron ne critique pas moins des tendances qui guettent par exemple ceux qui prônent la «  coopération  » et le «  partage  » avec parfois une grande naïveté, ou qui oublient les apports de la sociologie et le poids des structures institutionnelles.

Jean-Michel Zakhartchouk


Questions à Serge Tisseron

 

Dans votre ouvrage, vous n’évoquez pas le mot «  bienveillance  » très en vogue actuellement. Comment situez-vous cette notion par rapport à l’empathie, à la compassion, ou encore au «  respect d’autrui  » qui, pour le ministre actuel, ferait partie des fondamentaux ?

Le mot d’empathie recouvre un ensemble de compétences qui se construisent par paliers, entre un an et treize ans : d’abord savoir identifier correctement les émotions d’autrui, puis comprendre qu’une expérience du monde différente produit une représentation du monde elle aussi différente ; et enfin, être capable d’adopter émotionnellement le point de vue d’autrui. Ces compétences constituent le socle de toute vie sociale, mais elles ne sont pas forcément mises au service de la morale. Le mot «  compassion  », lui, n’a aucune définition scientifique et sa signification varie selon les cultures. Quant à la «  bienveillance  » et au «  respect d’autrui  », ce sont des valeurs morales qu’il est en effet essentiel de développer chez l’enfant. Mais c’est impossible si le socle des compétences empathiques n’a pas été au préalable édifié. C’est pour y contribuer que j’ai créé l’activité théâtrale appelée Jeu des trois figures [1]. Les enfants y jouent des rôles : agresseur, victime, témoin, etc. Elle peut être mise en pratique par les enseignants de la maternelle au collège.

Qu’est-ce qui serait la «  mauvaise empathie  » pour un enseignant ? Comment l’éviter ?

Ce serait de croire qu’il comprend ses élèves. Il est très difficile à un adulte aujourd’hui de comprendre les façons de penser, raisonner, se concentrer des jeunes. Heureusement, il existe des moyens pour un enseignant de se mettre à leur écoute et d’accompagner ce qu’il y a de positif dans ces changements : pratiquer la classe inversée, favoriser les travaux de groupe, les débats et les controverses, encourager le tutorat entre élèves, etc.

Par ailleurs, chaque fois que nous sommes confrontés à une œuvre, qu’elle soit picturale, poétique, romanesque ou musicale, nous éduquons notre empathie émotionnelle. En même temps, la variété des œuvres auxquelles nous sommes confrontés nous sensibilise à la façon dont chaque être humain se construit une représentation différente du monde en fonction de ses expériences, de son âge, etc. Nous éduquons donc aussi notre empathie cognitive. Quant au plaisir que nous prenons à certaines de ces œuvres, il témoigne de notre capacité de nous mettre émotionnellement à la place de leur auteur, de façon provisoire et sans pour autant renoncer à notre point de vue personnel sur le monde. Le va-et-vient entre l’immersion dans l’œuvre (qui est la clé de sa compréhension autant émotionnelle que cognitive) et le recul face à elle (qui est la condition pour pouvoir commencer à témoigner de l’expérience que nous en avons eu) contribuent à édifier l’empathie mature. Cette expérience apprend à aller et venir de la même façon entre le point de vue de notre interlocuteur et le nôtre, comme deux expériences également possibles.

C’est là où je place la bienveillance : dans la capacité d’accepter comme valables à priori tous les points de vue. Sans cela, il n’y a pas de rencontre possible avec l’autre, exactement de la même façon qu’il n’y a pas de rencontre possible avec une œuvre si vous refusez à priori le sujet qu’elle aborde ou le style que l’artiste a adopté. C’est le premier moment de toute communication, et aussi le signe du respect d’autrui. Après, vient le moment critique. Je peux refuser le point de vue de l’autre parce qu’il est contraire à certaines de mes valeurs, mais je peux en même temps accepter le droit qu’a l’autre de le formuler. Je peux aussi refuser à l’autre le droit de formuler ce point de vue si j’estime qu’il est destiné à m’empêcher d’exprimer le mien. Mais en art, cela n’arrive jamais, c’est pourquoi il ne devrait exister aucune censure artistique pour un public majeur.

En quoi, selon vous, les enseignants doivent-ils se sentir concernés par votre ouvrage ? Quel message leur adresseriez-vous ?

Développons notre sensibilité à la multiplicité des points de vue à l’intérieur de nous, afin d’accepter cette diversité chez nos interlocuteurs. Et pour cela, vivons avec nos contradictions et nos doutes sans nous les cacher.

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk

Photo de Serge Tisseron copyright Alexandre Marchi

Sur la librairie

 

Pouvoir d’agir et autonomie, de l’école au lycée
Prendre des initiatives, engager un processus de décision, animer une équipe, mettre en place une innovation, etc. Est-ce le domaine réservé du directeur d’école, de l’IEN, du chef d’établissement ? Au bout du compte, l’augmentation du pouvoir dans un établissement autonome, c’est celle du chef ou celle des personnels.

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