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Avant-propos du n° 525 - Pédagogie : des utopies à la réalité

Embarquement pour les Utopies

Cécile Blanchard et Yannick Mével



Cécile Blanchard et Yannick Mével

 

En titrant ce dossier « Des utopies à la réalité » nous n’avions pas l’intention d’exhumer les illusions de futurs parfaits issues de passés révolus. Il s’agissait bien plutôt de contribuer à redonner au rêve et à l’idéal leur fonction créatrice et mobilisatrice, celle qui, selon Ernst Bloch, a l’immense privilège de mettre en œuvre l’« optimisme militant » d’un principe espérance [1].

Le pluriel à utopies importe : il témoigne de la diversité des chemins suivis et garantit la liberté de ceux qui les empruntent. L’emploi de ce pluriel signe également notre double renoncement -volontaire- à la fois à une définition de l’utopie dont seraient porteurs les Cahiers pédagogiques et le CRAP et à l’une des caractéristiques des grandes utopies : la perfection.

En guise de définition, nous voyons ici l’utopie comme un horizon, selon la formule souvent citée d’Eduardo Galéano : « L’utopie est à l’horizon. Je fais deux pas en avant, elle s’éloigne de deux pas. Je fais dix pas, elle s’éloigne de dix pas. Aussi loin que je puisse marcher, je ne l’atteindrai jamais. À quoi sert l’utopie ? À cela : elle sert à avancer » [2]. Le but incertain et le chemin non tracé à l’avance, il nous reste, pour toute boussole, des valeurs dont ce dossier montre la cohérence.

Le renoncement à la perfection nous vient d’une question d’Anne-Marie Drouin-Hans : « Si la perfection était le mot d’ordre des utopies, le compromis serait-il celui des utopies éducatives ? ». Du coup, l’utopie est à sa place : celle des idées, valeurs, idéaux régulateurs, modèles théoriques qui nous mettent en mouvement, nous obligent à faire un pas de côté, à envisager des alternatives et donnent à nos engagement non un sens, mais du sens. Bien plus mobilisateur qu’une u-topie au sens étymologique, isolée ou perdue dans un «  non lieu  » inatteignable.
Nous vous proposons ainsi un voyage exploratoire, «  une rencontre entre le réel et l’imaginaire, entre la pensée et l’action  » [3].

La tension entre le réel et l’idéal, évoquée à plusieurs reprises dans le dossier, se résout alors dans la recherche de pratiques pédagogiques individuelles ou collectives, qui visent à l’idéal tout en composant avec le réel des élèves. De quoi ne pas se perdre, ni soi ni ses rêves, afin de garder l’énergie d’avancer encore.

Ce dossier file la métaphore maritime, celle des iles, des grandes et petites découvertes, des vents portants ou contraires et des écueils.
Une première partie montre comment, au quotidien, des références, des valeurs nous construisent des horizons engageants qui permettent de mettre en doute la pertinence des obstacles opposés aux changements et justifie l’action.
Une seconde partie interroge nos besoins d’utopies et leurs limites pour montrer qu’au final rien ne serait pire que leur absence, qui signifierait la fin de cet optimisme lucide des embarquements.
La troisième partie du voyage, dédoublée, aborde des archipels : des ilots minuscules dans l’océan d’un système éducatif si difficile à traverser où s’inventent des havres de paix, où les écarts sont possibles, où l’escale régénère, jusqu’aux grandes iles, chez ceux qui ont choisi de prendre le large, de fabriquer une école différente et dans ce choix d’affronter les écueils, les tempêtes et parfois l’isolement.

Un voyage qui conduira le lecteur vers ce «  nulle part  » de l’utopie qui doit rester, selon Paul Ricœur, une «  place vide d’où nous pouvons réfléchir à nous-mêmes  ».


[1Ernst Bloch, le Principe espérance, Paris Gallimard, 1976.

[2Paroles vagabondes, Lux Editeur, Paris, 2010.

[3Anne-Marie Drouin-Hans.

Sur la librairie

 

Pédagogie : des utopies à la réalité
Qu’est-ce qui fait qu’un enseignant, un éducateur, sort des sentiers battus et s’avance sur les chemins de l’expérimentation et de l’innovation ? Qu’est-ce qui le met, l’a mis en mouvement ? Quels sont les utopies, les projets, les rêves, les modèles peut-être qui font entrer dans un collectif, un mouvement pédagogique ?