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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Éloge de l’intelligence collective

Véronique Martin-Dubois

12 juin 2014

Laisser l’intelligence collective émerger tout en veillant au respect du cadre institutionnel, l’équation où le formel et l’informel se croisent, est celle sur laquelle, au jour le jour, veille Véronique Martin-Dubois. Proviseure du lycée des métiers du bâtiment à Pleyben en Bretagne, elle mise sur le collectif et l’humain pour redonner ses lettres de noblesse à une voie de formation trop souvent assimilée à une voie de garage. Rencontre avec une proviseure pour qui la réussite est une histoire de coconstruction et donc de pilotage participatif.


Lorsque Véronique Martin-Dubois arrive à Pleyben à l’été 2011, les signaux du tableau de bord s’affolent : perte de 30% des effectifs en trois ans, taux de décrochage préoccupant, pas d’accompagnement personnalisé.

Le premier objectif pour l’équipe de direction alors totalement renouvelée, est de recréer une dynamique. Elle se fera autour du projet d’établissement et de la préparation de la rentrée suivante, avec comme objectif de « former des professionnels compétents, citoyens et ouverts sur le monde » au sein d’un Lycée des métiers de l’éco-construction et du développement durable.
Le conseil pédagogique sera le pilier d’un pilotage participatif empreint des valeurs humanistes et solidaires, des notions de « bel ouvrage » et d’innovation, propres à l’enseignement professionnel.

Les personnels revisitent le diagnostic d’une démarche qualité conduite par l’équipe précédente impulsée à la fois par le rectorat (Lycée des métiers) et la Région Bretagne (Qualycée). Des professeurs volontaires se lancent dans l’expérimentation de modules d’accompagnement personnalisé. « J’ai une conception ancrée. Il faut valoriser l’intelligence collective, ne pas être dans le jugement. On a le droit à l’erreur mais on a le devoir d’analyser nos pratiques et de chercher ensemble des manières pertinentes de travailler avec notre public ». Les propos sont une véritable profession de foi pour un métier où l’animation d’équipe est une clé de voute. Les portes de la direction sont ouvertes, le climat se veut convivial, dans un cadre rigoureux et explicite. « Je dis ce que je fais, je fais ce que je dis », le respect du principe est un garant de la rigueur pour laisser se déployer les idées. Avoir plaisir à travailler est un autre ingrédient à partager sans modération.

Dans son nouveau poste, Véronique Martin-Dubois fait fructifier l’expérience acquise dans un parcours marqué par la formation des enseignants et des cadres. Après avoir exercé en GRETA comme psychosociologue du travail, puis comme responsable de l’animation des réseaux de formateurs à la Mission académique à la formation de l’Education nationale (MAFPEN), son envie de devenir personnel de direction s’affirme, s’aiguise.
Elle choisit de passer le concours de CPE, fonction au cœur des interactions d’un établissement scolaire. En attendant d’avoir l’expérience requise pour réaliser son projet, elle se lance dans la rédaction d’une thèse. Son travail d’exploration des contenus et conditions de travail des professeurs et de leur encadrement la mène de la sociologie du travail à la sociologie de l’éducation et à celle des politiques publiques.

De ce parcours, ressort la certitude que face aux enjeux sociétaux auxquels est confrontée l’éducation, l’intelligence collective doit être de mise avec un pilotage qui la favorise. « Ce qui fait le moteur du travail, c’est le collectif. L’éducation n’est pas la somme d’actions individuelles mais un travail qui exige une régulation collective, éclairée, continue » nous dit-elle. Exercer la fonction de direction est pour elle un moyen de mettre en pratique des idées, des stratégies forgées chemin faisant en croisant son travail de recherche et son expérience de terrain. L’enseignement professionnel est aussi un choix car « c’est là où sont les élèves qui ont le plus besoin de nous », et que ce milieu lui semble le plus ouvert sur la société, avec l’opportunité de nouer des partenariats forts.

Et puis, rajoute-t-elle : « Les solidarités s’instaurent plus facilement là où c’est difficile. La dynamique de pilotage doit faire en sorte que cela fonctionne ». Le conseil pédagogique est régi de façon collégiale. L’ordre du jour, arrêté par la direction, se nourrit des remontées des équipes. Constats, analyses, propositions sont débattus entre professionnels, sachant que la décision revient à la direction.
Cette articulation clarifie les contradictions inhérentes à un pilotage participatif, entre principe de liberté des échanges et réalité d’une institution complexe, réglementée. « Au départ, les choses n’ont pas été simples et cela a généré quelques inquiétudes, légitimes. Mais finalement tout le monde y a trouvé son compte ». Le conseil de vie lycéenne est une autre instance de dialogue précieuse.
Cette année par exemple, les délégués-élèves ont signalé que si les actes de violence avaient certes quasiment disparu, une violence invisible demeurait, se manifestant par des paroles et actes discrets de domination. Ce débat a incité à réfléchir à la façon de neutraliser ces pratiques et faire évoluer positivement les leaders négatifs. Là aussi, l’idée clef est de valoriser l’intelligence du collectif. Le CVL, avec l’appui de la Ligue de l’enseignement, a élaboré une charte éducative. Une refondation du règlement intérieur vise à en faire un outil de régulation et d’harmonisation des pratiques.

« Sur le plan pédagogique, on a bien avancé en trois ans » constate la proviseure. Pour preuve, elle cite la 3ème Prépa Pro, hier 3 DP6 très problématique, aujourd’hui moteur d’expérimentations. Le travail transversal y est privilégié avec des séquences coanimées et des projets pluridisciplinaires associant le volet professionnel, culturel et technologique, du tutorat. La formule a été affinée en collectif au sein d’un espace de mutualisation, initiée par l’institution et animée par une enseignante : l’équipe partage ainsi ses démarches, ses outils, ses questionnements, avec des enseignants d’autres établissements.
Le lycée doté d’un internat accueille un nombre élevé d’élèves urbains mis à distance de leur contexte de vie problématique. Un travail conséquent a été réalisé sur le thème combiné de la socialisation positive et de la prévention du décrochage. L’expérimentation a mis en place des entretiens systématiques au moment des inscriptions pour tous les élèves de 3e prépa pro et de CAP, pratique étendue aux secondes BAC PRO signalés par leur collège d’origine. Un trinôme – deux enseignants de disciplines générale et professionnelle et un personnel éducatif – reçoit l’élève et ses parents dans une démarche de découverte réciproque et d’explicitation du cadre. L’intérêt est de repérer les obstacles cognitifs et éducatifs aux apprentissages scolaires. Des enseignants de français se sont spécialisés dans la prise en compte des dys-.Le premier trimestre est un temps fort sur la thématique « estime de soi, respect des autres », avec une attention particulière aux profils les plus problématiques. L’année est découpée en cycles de 6-7 semaines, avec bilans intermédiaires pour réajuster groupes et stratégies. Enfin, quatre jours sont consacrés en fin d’année au bilan et à la préparation collective de la rentrée.

« Cela a tout changé. Alors que le mois de septembre était "rodéo", nous démarrons maintenant l’année dans la sérénité », confie la proviseure qui plaide pour une école bienveillante et exigeante. Associer d’emblée les parents favorise en cas de souci une réactivité forte et bat en brèche l’idée même de parent démissionnaire. Les résultats sont là : ainsi, la 3e PrépaPro affiche depuis deux ans 0% de décrochage, 100% d’élèves avec projet et en 2013, 100% de réussite au DNB, dont 50% avec mention, et est devenue très attractive.
Ce succès, Véronique Martin-Dubois l’attribue avant tout à l’intelligence collective et au pilotage participatif. « Quand on part du principe que tout le monde a de l’intelligence et qu’il faut laisser une marge d’autonomie et de liberté, on est plus efficace. A condition que l’on discute de ce que l’on fait. » Elle réinvestit les compétences acquises lors de son expérience de formatrice pour outiller les temps de partage et de régulation. Elle plaide également pour une mise en réseau des personnels de direction, notamment à l’échelle du bassin d’animation de politique éducative. « C’est un espace de solidarité, d’échanges, de mise en cohérence et de cohésion territoriale de la politique éducative. En particulier, par un travail sur l’accompagnement intercycle des parcours, la formation des personnels, le plan d’évolution des formations sur le territoire, la mutualisation de projets, etc. » La collaboration avec l’inspection est réelle. L’inspecteur référent participe régulièrement au conseil pédagogique. En ce début de juin, une équipe d’inspecteurs, venue partager une journée de travail de la classe et de ses professeurs, a constaté la qualité du travail dans un climat chaleureux, avec des élèves et des professeurs épanouis.

Faire de la pédagogie un cœur de métier partagé, miser sur l’intelligence collective, prendre du plaisir à exercer son métier, faire ce que l’on dit et dire ce que l’on fait, le témoignage de Véronique Martin-Dubois est une ode à diriger les établissements autrement, pour apprendre et enseigner dans un climat où la réussite de chacun est le produit de l’investissement de tous. Peut-on aujourd’hui diriger en ignorant le formidable levier d’une dimension et d’un sens partagés ? De la réponse naitra sans doute de nouvelles vocations pour une profession qui hélas s’écorne encore d’images amidonnées par le poids hiérarchique.

Monique Royer