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Le livre du mois du n° 543 - Enseigner par cycles

Éduquer avec tact

Eirick Prairat. ESF sciences humaines, collection «  Pédagogies, Questions vives  », 2017


Notion curieuse voire désuète, le tact n’est pas associé d’emblée à la pédagogie, et pourtant… Dans un petit livre dense mais accessible, Eirick Prairat réhabilite cette notion et en montre toute la valeur. Nous y rencontrons aussi des situations professionnelles concrètes, volontairement sans réponse. Sans doute pour engager le lecteur perplexe à se former.

La première partie revisite les significations du tact. Disposition éthique d’attention et de souci de la relation, le tact est aussi intelligence de la situation : c’est la «  conscience aigüe de ce qui mérite d’être dit ou d’être fait et de la manière dont il faut le dire ou le faire [dans] la situation particulière que l’on est en train de vivre  » (p. 13). Ce double ajustement (au sujet et à la situation) n’est-il pas central en pédagogie, dans les pédagogies institutionnelle et différenciée, ou pour que la parole du professeur ne se mue pas en violence ou en manipulation ? Distinct de la civilité, le tact apparait lorsque les conventions et les usages manquent. Mais celui qui en fait preuve ne le revendique pas. Son affaiblissement dans nos sociétés s’explique par le culte de l’authenticité et la judiciarisation des rapports sociaux. De même, certains dispositifs techniques omniprésents dans nos vies affaiblissent nos liens. Mais ceci n’est pas irréversible.

Dans la deuxième partie, le tact est vu comme une vertu éthique fondamentale pour enseigner, car à la différence de l’instruction, l’enseignement considère les chemins d’accès aux savoirs, avec l’incertitude inhérente à l’activité d’apprentissage. Mais enseigner, c’est aussi «  initier aux formes les plus élaborées du monde, ouvrir à un monde commun  » (p. 58). Ainsi, l’école est le lieu propre de l’enseignement, où l’enseignant transmet sa «  passion d’apprendre et la joie de savoir  » (p. 63). Mais le tact n’est rien sans la vertu de justice, où le pédagogue soucieux des capacités différentes de ses élèves fait preuve d’exigences et d’attentes égales, tout en mettant en œuvre des moyens inégaux pour y parvenir. Le tact passe aussi par la présence : disponibilité, implication et don. Il est encore bienveillance ou sollicitude envers ceux identifiés comme vulnérables. La mise en œuvre de la justice, de la bienveillance et du tact fait l’exemplarité professorale, qui favorise l’estime de soi et des autres, elle-même liée à notre capacité d’agir. Mais le tact est surtout une compétence pédagogique, qui permet d’apprécier finement et «  de manière immédiate les caractéristiques pertinentes d’une situation, puis de décider  » (p. 89), avec empathie et lucidité, pour s’ajuster «  au rythme d’apprentissage de l’élève  » (p. 90).

La troisième partie pose les bases d’une formation au tact. Tout d’abord, Prairat réhabilite l’exemple, dont celui du maitre. Les modèles permettent d’observer des comportements possibles et de maintenir une moralité commune, qui incitent à agir. L’examen des situations exemplaires sert de référence, permet l’identification. Il n’est formateur qu’accompagné d’un «  travail d’appréciation et d’appropriation critique  » (p. 110). L’exemple doit être un objet de réflexivité et être pluriel. Prairat recommande la description et la compréhension des expériences ordinaires satisfaisantes ou non, vécues ou observées. Ces «  récits éthiques  », récits de manières d’être et de façons de faire, comprennent des appréciations et des estimations, mais ils visent aussi à objectiver des émotions et des sentiments. Cette formation passe par le dialogue entre pairs, dans des groupes où celui qui parle est protégé.

Ce livre, qui montre l’épaisseur et la subtilité du travail du pédagogue, lui sera très utile. Il constitue aussi une forme de réponse aux discours antipédagogiques.

Bruno Robbes


Questions à Eirick Prairat

 

En quoi votre approche du tact se distingue-t-elle des travaux actuels sur l’ergonomie du travail enseignant, qui s’efforcent de mettre au jour des savoirs d’action, des gestes professionnels dans des situations types ?

La différence majeure est que j’entre dans le débat sur l’art d’enseigner par la question éthique qui a été la grande oubliée de ces trois dernières décennies. La professionnalisation des métiers de l’enseignement s’est pensée au début des années 90, avec la naissance des IUFM (institut universitaire de formation des maitres), sous le signe de la seule technicité. J’étais à l’époque jeune maitre de conférences et je peux vous dire que l’on ne parlait guère d’éthique. J’essaie de montrer qu’elle n’est pas un supplément d’âme, mais qu’elle est au contraire au cœur du professionnalisme enseignant. Une posture éthique participe au développement psychologique et intellectuel de l’élève.

Face aux discours antipédagogiques récurrents, quels arguments votre réflexion sur le tact apporterait-elle pour justifier et soutenir l’importance de la pédagogie et le travail des pédagogues ?

La question «  Pour ou contre la pédagogie ?  » est une question qui, à strictement parler, n’a aucun sens, car l’enseignement est précisément l’art de faire découvrir et de transmettre des savoirs. N’opposons pas découverte et transmission. Il y a des savoirs qui se découvrent, se construisent, et d’autres qui se transmettent. La question vive est toujours celle du «  comment ?  ». Comment doit-on s’y prendre ? Le tact est précisément la vertu du «  comment  ».

Disons les choses d’une autre manière. Être un bon professeur exige de maitriser un champ de savoirs et un ensemble de savoir-faire que l’on appelle parfois des habiletés (skills), par exemple conduire une interrogation orale, construire une situation problème ou élaborer un dispositif d’évaluation. C’est précisément par l’entremise du tact qu’un savoir-faire devient un «  savoir comment faire  », qu’une habileté devient un geste pédagogique. Le tact, qui mêle empathie et aptitude à juger, permet de s’adapter aux situations particulières, de faire face à une difficulté, à un imprévu, etc. Il introduit souplesse et plasticité dans la mise en œuvre des savoir-faire, il permet précisément de savoir bien faire.

On a parfois le sentiment que vous attachez beaucoup d’importance à la dimension magistrale, comme si la personnalité de l’enseignant et ses aptitudes à faire preuve de tact étaient les seules voies possibles au démêlage des situations.

Expérimentation, mise en situation, travail collaboratif, etc., toutes ces modalités ont bien évidemment leur pertinence, elles font légitimement partie de la panoplie pédagogique du professeur, mais il faut bien comprendre que dans l’art d’enseigner, il y a une dimension proprement magistrale au sens noble du terme. L’enseignement n’est pas seulement affaire d’organisation et de techniques, il ne se résume jamais à une simple juxtaposition de situations et de dispositifs. L’enseignement doit attirer l’attention sur ce qui mérite d’être appris, il doit susciter le désir et l’effort, il doit aussi savoir déclencher de l’admiration pour tout ce qui donne sens à nos expériences, qu’elles soient rationnelles ou émotionnelles.

Lorsque le maitre est en retrait, il est encore là. C’est la leçon de Rousseau. Aussi l’éthique du professeur (c’est ce que j’ai essayé de montrer dans la seconde partie de mon ouvrage) est une éthique de la présence. J’ai essayé de montrer que cette notion de «  présence  » est traversée par trois grandes lignes. La présence, c’est d’abord un art d’être présent : présent à soi, aux élèves, être en résonance avec la classe. La présence, c’est aussi un art d’être au présent : être dans l’immédiate actualité de ce qui se déploie, être disponible en somme. La présence, c’est, enfin, un art du présent au sens du cadeau, de ce que l’on donne : son énergie, ses méthodes, son expérience.

Quels dispositifs concrets de formation des enseignants vous sembleraient les plus pertinents pour apprendre le tact ?

Peut-on apprendre le tact ? Je crois que le tact se découvre et s’éprouve dans l’expérience et la rencontre, au contact notamment de personnes elles-mêmes douées de tact. Il est le fruit de la sympathie. La formation éthique des professeurs doit alors nouer un ensemble d’activités particulières à un mode spécifique de travail. Je suggère trois types d’activités : travailler sur des situations exemplaires, s’exercer à juger à partir de situations dilemmatiques et mettre en mots les expériences ordinaires de la vie professorale. Ces activités organisent, on l’aura sans doute remarqué, une sorte de va-et-vient entre l’exemplaire et l’ordinaire. Mais une formation éthique doit, au-delà des activités particulières qu’elle propose, savoir organiser le groupe de formés en une communauté animée par un esprit de compréhension et de bienveillance réciproques. Une véritable formation éthique est aussi une expérience à vivre.

Propos recueillis par Bruno Robbes

Sur la librairie

 

Enseigner par cycles
La réécriture des programmes de l’école obligatoire réaffirme de façon explicite la notion de cycle dans le parcours de l’élève, mise en place dès la loi d’orientation de 1989. Cela change vraiment les objectifs et les conceptions des enseignements et donc interpelle les enseignants au cœur de leur pratique de classe.

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