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Recension parue dans le N° 439 de janvier 2006

École, vers le déclin ? Entretiens avec de grands patrons

Arnaud Brunet, Little big man, 2005, 206 pages

4 janvier 2006

On a du mal à comprendre ce qui a poussé l’éditeur à donner un titre pareil à ce livre. Il n’y est nullement question de déclin de l’école dans les propos tenus par les grands patrons (Vincent Bolloré, Michel Bon, Michel Pébereau, etc.). Au contraire, malgré l’insistance de l’interviewer sur la « baisse de niveau » qu’ils auraient pu constater, ils sont loin de trouver que l’école forme mal leurs employés et de tenir un discours catastrophiste. Plusieurs ont l’honnêteté de dire qu’ils connaissent mal les questions scolaires et restent nuancés et modérés dans leurs avis. Au fond, on en reste à un point de vue basique, qui pourrait être tenu par bien d’autres « citoyens » ; on parle du goût de l’effort qu’il faut réhabiliter, de la motivation qu’il faut savoir donner, etc. On notera cependant la quasi unanimité à trouver les contenus scolaires trop académiques, à critiquer le culte du diplôme en France, on ne trouvera nullement d’enthousiasme naïf pour les nouvelles technologies dont ces chefs d’entreprise n’attendent pas des miracles si les utilisateurs ne sont pas d’abord compétents. On trouvera aussi, assez curieusement, un accord pour que des moyens conséquents soient donnés à l’école ; tous rejettent l’idée que le patronat diabolique voudrait des travailleurs peu formés et peu critiques, et insistent au contraire sur la nécessité d’une haute qualification. Les querelles entre pédagogues et républicains, évoquées de façon assez caricaturale par l’interviewer (un journaliste économique) sont mal connues de ces patrons, qui ont essentiellement un point de vue pragmatique. Les divergences apparaissent à propos de la discrimination positive, soutenue avec ardeur par Agnès Touraine, alors que d’autres, comme Marc Viennot, sont réservés. Le problème de l’enseignement supérieur est, lui aussi, évoqué bien sûr et il ressort fortement la revendication d’une plus grande autonomie des universités. C’est le niveau d’enseignement où les problèmes semblent, pour beaucoup, les plus aigus.
Les questions sur les « exclus » du système sont intéressantes, car elles poussent davantage les patrons dans leurs retranchements. Pour beaucoup, l’exclusion, ce n’est pas le problème de l’entreprise (Vincent Bolloré le dit crûment).
On est loin, avec ces entretiens, de la caricature qu’on aurait pu attendre : un discours d’idéologues favorables à la privatisation et à une école purement rentable, rejetant la culture. Cependant, on pourra trouver significative la remarque de George Plassat, souhaitant que l’université prépare plus à « travailler » qu’à « réfléchir », on constatera la récurrence des critiques du syndicalisme enseignant qui vont bien plus loin que le rejet légitime d’un certain corporatisme, et surtout un faible regard critique sur l’entreprise, dotée de toutes les vertus semble-t-il. Mais on a, sans langue de bois, des propos qui méritent d’être entendus. Le Crap-Cahiers pédagogiques a naguère invité pour un colloque le leader de l’Union des industries de la métallurgie, qui tenait des propos plus sévères sur l’école...
Il faut saluer l’initiative prise par Arnaud Brunet et sa persévérance puisque apparemment, il n’a pas été si facile de réunir cette « brochette » de chefs d’entreprise (les responsables du Medef n’ont pas, eux, daigné répondre).
En complément, l’auteur donne la parole à trois personnalités pour faire une « lecture » des propos patronaux. Gérard Aschieri, de la FSU, pointe avec pertinence les non-dits et les implicites, sans pour autant tirer à boulets rouges comme on aurait pu le craindre. Son intervention est autrement plus intéressante que celles de Denis Kambouchner (dont on pouvait attendre mieux) et surtout Philippe Reynaud qui partent de ce qui est dit dans le livre pour aller vers un discours de « restauration » favorable à l’orientation précoce et à un enseignement plus traditionnel . Il est dommage qu’il n’ait pas été donné l’occasion de proposer son point de vue à un des pédagogues engagés à qui Philippe Raynaud attribue une fascination pour l’idéologie libérale. Il serait temps, sur ce point, d’en finir avec les idées reçues et les caricatures...

Jean-Michel Zakhartchouk