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École(s) en France

À propos d’un documentaire sur 4 classes de CP qui sera diffusé durant le mois d’avril sur France 2

4 avril 2006

Les jeudi 13, 20 et 27 avril, vers 22h 50, France 2 diffuse en trois séries un documentaire signé Christophe Nick et Patricia Bodet, tourné dans quatre classes de cours préparatoires d’écoles bien différentes : une école « ordinaire » à Domont (95) , une école Montessori privée à Paris, le collège militaire d’Autun et l’école coopérative Antoine Balard à Montpellier, en particulier une classe unique de 22 enfants où le maître est Sylvain Connac, dont nos lecteurs ont pu lire plusieurs articles dans les Cahiers pédagogiques (notamment dans le 438, « les ceintures coopératives »).
Avant de regarder cette série prometteuse, nous avons voulu interroger Christophe Nick sur le sens de son film, à la suite de sa série Chroniques de la violence ordinaire que nous sommes nombreux à avoir apprécié il y a plus d’un an sur la même chaîne (et qui devait comporter un volet « école » qui n’a pu être diffusé en fin de compte pour des raisons d’autorisations). Nous reviendrons sur ces films, qui peuvent donner occasion de débats, comme cela a été le cas en mars à l’IUFM de Paris (qui diffuse un excellent dossier de presse : [ Lire le dossier ] )
On peut contacter C.Nick si on veut l’inviter à une projection-débat (contacter la rédaction des Cahiers qui transmettra )

Entretien avec Christophe Nick

Les Cahiers : Pourquoi ces films sur l’école après la série sur la violence ? Y a -t-il une démarche globale commune ?
C .Nick : J’ai toujours dit que les "Chroniques" m’avaient laissé frustré et qu’elles ne constituaient qu’une "introduction" à une exploration en profondeur des grands dysfonctionnements de la société française. La série "Ecole(s)" est à ce titre un chapitre 1. On pourrait imaginer de même une série sur le travail, la famille, l’argent, l’ordre, bref, tout ce qui constitue des plate-forme d’observation sur les grandes mutations du XXIe siècle avec une double interrogation : pourquoi souffre-t-on autant, et quel est le champ du possible. A ce titre, Ecole(s), c’est d’abord pour montrer à tous les parents qu’il existe des façons de parler aux enfants, de les éduquer, autre que de crier ou de mettre la pression. Ensuite, c’est comprendre comment un enfant apprend, comment il sort de l’échec, qu’est-ce qui, dans la situation pure du huis-clos d’une classe , face à un adulte, se joue dans ses différents stades de développement. Enfin, c’est s’interroger sur ce constat très angoissant que le rapport PISA présentait en 2003 : les élèvesfrançais sont de très loin les enfants les plus stressés de l’OCDE. Ils ne sont que 45% à se déclarer "bien" dans leur classe alors que la moyenne de l’OCDE est de... 81% ! Pourquoi en est-on là ? Qu’est-ce que ça signifie ? Est-ce fatal ? Faut-il vraiment souffrir pour bien apprendre ? Mieux : apprend-on bien quand on souffre ?

Comment filmer des classes en fonctionnement ? Comment faire pour voir à l’oeuvre la pédagogie et pas seulement de "bons maîtres plus ou moins charismatiques" à la manière de Etre et Avoir  ?
Filmer une classe, c’est autant filmer une micro-société, un lieu de vie, une organisation avecses lois, ses regles, que des individus : un adulte, 25 enfants. Ce qui fait qu’on aboutit à Etre et avoir ou autre chose n’est pas tant la technique de tournage que l’intention. On est là pour dire quoi ? Pour comprendre quoi ? Pour raconter quoi ? Je ne cherchais pas vraiment des "gens bien". Je cherchais à répondre aux questions que je viens de vous définir.L’intention de Etre et avoir n’est pas de comprendre pourquoi on peut souffrir en classe. Le dispositif mis en place était lourd mais nous donnait les moyens de trouver des réponses : quatre classes, quatre pédagogies différentes, quatre tranches d’âge, quatre sociologies, quatre situations géographiques. Les quatre équipes avaient les mêmes consignes : tout filmer, de 8h30 à 16h30, du premier jour de la rentrée jusqu’à la Toussaints. Ensuite : filmer à hauteur d’enfant, c’est à dire le plus souvent à la hauteur d’un enfant assis à sa table. Il fallait tenir compte de cinq angles de prise de vue : le regard face caméra de l’enfant, pour "lire" sur son visage". Le regard de l’enfant sur son propre travail : sa main et son stylo sur une feuille, donc une contre plongée par-dessus son épaule, mais aussi son environnement proche (le voisin, ceux de devant et de derrière) et enfin le rapport à l’enseignant, soit en plan serré quand il y a échange entre les deux, soit le plus souvent dans des regards et des échanges à distance, l’enseignant étant beaucoup plus souvent loin de l’élève que près de lui. Enfin, nous avons insisté sur des archétypes.
Aucun film n’est possible sans personnage, sans narration, sinon il ne s’agit que d’un reportage qui décrit un instant T. Nous cherchions à mesurer l’évolution, et donc, il fallait s’attacher à certains élèves plutôt qu’à d’autres. Pour l’équilibre de la série, nous avions donc défini des portraits types : le nouveau, le rigolo, le brillant, le largué, etc. Quant au choix des enseignants, nous avons cherché des professionnels reconnus pour leur compétence, parce que nous avions besoin de situations riches, d’inventivité. Reste la limite du genre télé:l’empathie du téléspectateur pour le personnage transforme automatiquement les situations types en cas particulier et bloque les raisonnements. C’est le problème du commentaire, de resituer en permanence l’action dans un cadre plus général. Comment faire pour que l’histoire ne bouffe pas l’enquête ? Ou comment l’enquête ne va-t-elle pas écraser l’humain ?
C’est un problème d’équilibre et de dosage.
Quant à la question sur la pédagogie, (comment la montrer)... C’est la plus grande surprise du tournage:constater que certains enseignants font de la pédagogie comme monsieur Jourdain de la prose : sans le savoir. Comment faire quand on demande à un enseignant ce qu’il pense de ce qui vient de se passer et ce qu’il compte faire le lendemain pour faire évoluer la situation, et qu’il répond : "ah bon ? Mais j’en sais rien ! Je suis le programme"... Rare sont donc ceux qui peuvent resituer leur travail quotidien dans un cadre plus conceptuel, ou simplement systémique. Avec Sylvain Connac et Véronique Lambré, nous n’avons pas eu ces problèmes, ce sont des professionnels structurés avec qui les échanges étaient féconds.
Mais en regle générale, à nous de comprendre ce qui, au delà des discours des deux premiers jours de la rentrée, se met en place. Là aussi, le temps de tournage est notre premier allié. Mais notre consultante, Marie Satrin, conseillère pédagogique, nous fut très précieuse quand, au cours de séances de dérushage marathon, elle arrêtait l’image et disait : là, dans cet échange, il s’est passé ça, ici, dans ce silence, c’est de ça qu’il s’agit, etc. Nous serions restés aveugle à la plus part des scènes signifiantes sans Marie. De même sur l’écriture du commentaire, elle fut d’une vigilance sans faille pour nous empècher de romancer la réalité pédagogique.

Ce film arrive en plein débat sur la lecture (débat engagé dans les pires condtions). Que pensez-vous de ces débats par rapport à ce que vous avez observé et vécu ?
Le débat sur la lecture nous a d’abord sidéré, puis fait exploser de rire avant de nous accabler. Comment peut-on concentrer autant de rumeurs, de bêtises et d’énergie sur un sujet qui est reglé depuis si longtemps, alors que ce que nous filmions semblait recouper les grands questionnements qu’entre autres votre revue soulève régulièrement, et qui sont autrement fondamentaux, urgents, précis.
A la fin du montage, vers le mois de janvier, nous avons senti monter une colère profonde dans les IUFM, chez les spécialistes des sciences cognitives, avec notamment cette pétition lancée hors cadre syndical. Nous avons eu peur que nos films, qui traitent évidemment de cette question, puissent contenir des scories ou des ambiguités et avons demandé à plusieurs des spécialistes de la question de bien vouloir visionner la série. Visiblement, ça va ! Depuis, la question du CPE a rempli tout l’espace, et très franchement, je préfère que nos films soient diffusés à froid, loin de la polémique. Rien de pire que de présenter un travail de fond dans une période de passion. Reste que le problème est brûlant et que le délire syllabique est un cauchemar tellement irrationel qu’il me semble plus révélateur d’une crise profonde des rapports école-société-état que d’une véritable alternative pédagogique crédible.

Précision sur la diffusion : il n’y aura pas de sortie DVD mais une grande première, la mise en ligne en système VOD de la série sur le portail de France Télévision. Autrement dit, la série est téléchargeable pour deux ou trois euros je crois, légalement !


Le regard de Sylvain Connac, un des acteurs du film et militant pédagogique

Rien n’avait été prévu puisque c’est la veille de la rentrée que nous avons reçu un coup de fil nous demandant si l’on souhaitait accueillir une équipe de tournage. Nous avons bien essayé de négocier un droit de regard, mais rien n’y faisait, les conditions de montage et de regroupement des images nous échappaient.
Trois personnes sont donc arrivées dans la classe début septembre, en même temps que les enfants et y sont restés tout le temps jusqu’aux vacances d’automne.
Au début, c’était un peu la pagaille pour eux, ils avaient vraiment du mal à entrer dans la complexité de la structure coopérative de la classe et, même s’il s’agissait d’une rentrée scolaire, la classe unique ne faisait que poursuivre le chemin entamé les années précédentes.
Après quelques rencontres, ils ont réussi à entrevoir le concept de dissipation, celui d’apprentissage par la construction de langages et progressivement à s’apercevoir de toute l’étendue des possibles en matière d’apprentissages par la coopération et le tâtonnement expérimental.
Pendant les vacances de février, France 2 a invité tous les enfants à Paris pour la projection de presse. Nous avons pu regarder les reportages et rencontrer les enfants et enseignants des autres classes.
Au final, les reportages me paraissent comme pas mal du tout, même si à mon goût les réalisateurs ne sont pas arrivés tout à fait à résister à la tentation de me mettre plus au centre de la classe que ce que je ne le suis réellement. ça aurait été trop complexe à saisir pour le téléspectateur m’a-t-on dit...
Pourtant, les approches pédagogiques apparaissent comme valorisées, autant par les commentaires que par le différentiel que les images créent entre les enfants. Le plus sensible à mon sens est de voir comment la classe ordinaire se montre éteinte et de découvrir tout le processus de domestication que subit la petite Lola de cette classe. Ce qui à mon sens frappe également est l’image renvoyée des enfants du quartier de La Paillade, très souvent montrés comme de futurs petites frappes ou délinquants. Au contraire, on voit des enfants ouverts, avides et curieux, j’espère attachants, loin des clichés qui les font passer pour agressifs et "difficiles."