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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

École-entreprise : la bâtisseuse de passerelles

Aurélie Badard

28 mai 2015

Le dialogue entre l’école et l’entreprise est un échange qui se construit entre incompréhensions, idées reçues et initiatives constructives. Aurélie Badard, chargée de mission école-entreprise au rectorat de l’Académie de Lyon, construit au quotidien des passerelles entre les deux mondes.


Au fil de ses quinze années d’enseignement des sciences physiques et chimie au collège, l’intérêt de ces passerelles s’est imposé progressivement dans ses pratiques. Professeure principale de troisième, elle intervenait aussi dans d’autres dispositifs tels que la 4e alternance ou la 3e DP3, où la question de l’orientation est prégnante. Dans l’agglomération de Lyon, la chimie est un secteur important, qui recrute. Elle constate pourtant les images négatives du secteur dans les représentations de ses élèves et décide de leur montrer toutes les facettes des applications de la science pour élargir la palette des idées. Elle réalise que le prétexte est une source d’ouverture sur le monde qui entoure le collège.

La rencontre avec le secteur professionnel est l’occasion d’explorations pédagogiques mais aussi un levier puissant de mobilisation. Son intérêt grandit et lorsqu’un poste de chargé de mission se libère au rectorat, elle présente sa candidature et est détachée de son poste à la rentrée 2013. Son rôle est de tisser des liens, de faire vivre à l’échelle académique des accords cadres signés au niveau national en accompagnant les établissements pour leur donner une traduction pédagogique. Ces accords sont nombreux, avec des branches professionnelles, des entreprises, des fédérations patronales et des associations.

D’un côté, il y a des partenaires avec des projets clés en main ou juste la volonté forte de construire une action, de l’autre des établissements scolaires. Avec les publics fragiles, élèves décrocheurs, élèves en situation de handicap notamment, une phase d’appropriation, d’adaptation est indispensable pour répondre aux besoins spécifiques de ces jeunes. Elle cite l’association «  entreprendre pour apprendre : EPA  » qui initie la mise en œuvre de mini entreprises dans les établissements scolaires. Les élèves développent une idée, se répartissent les tâches, fabriquent, vendent. L’objectif est de valoriser leurs compétences individuelles mais aussi l’intelligence collective dans le cadre d’un projet fédérateur. Dans l’action, ils mènent aussi une réflexion critique sur le choix des produits, leur commercialisation, l’acte d’achat, le rapport à la consommation. Son rôle est d’abord d’informer l’établissement, puis de l’accompagner dans les partenariats mais également sur le volet pédagogique en veillant à ce que les compétences soient validées dans le cadre du socle commun.

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Salon régional des mini-entreprises (EPA)

La Mission école entreprise (MEE) est un service de la DAFPIC (Délégation académique à la formation professionnelle initiale et continue), les actions sont conçues en lien étroit avec les corps d’inspection et le SAIO (Service académique d’information et d’orientation), deux collaborateurs sont détachés d’entreprises du secteur privé. Ces regards croisés garantissent que les liens avec les entreprises ne sont pas construits de façon artificielle ni anecdotique.

La généralisation du parcours individuel d’information, d’orientation et de découverte du monde économique et professionnel (PIIODMEP) à la rentrée 2015 renforce encore la nécessité de nouer des partenariats. Ce parcours, de la sixième à la terminale, vise notamment le développement de compétences pour s’orienter tout au long de la vie et faire preuve de sens de l’initiative. Des expérimentations sont en cours.
«  J’accompagne les établissements à mettre en place une progression pensée, progressive, avec une cohérence entre les actions pour les différents niveaux et une équité d’une classe à l’autre  » précise Aurélie Badard. Et pour impulser des actions par niveau, elle alimente les pages web de la mission école entreprise, un espace de mutualisation des actions réalisées et de ressources avec une boîte à outils et des listes de partenaires.

Une forme d’équité doit être établie aussi entre établissements, ceux des métropoles, des grandes villes, et ceux des zones rurales où le tissu économique moins dense amoindrit les possibilités d’initiative. Alors, elle visite, voyage dans les paysages scolaires contrastés de l’Ain, de la Loire et du Rhône, pour «  faire sa part  », accompagner et parfois prodiguer ses conseils là où le besoin se fait jour. Elle propose un diagnostic pour repérer les partenariats à l’échelle locale.

Elle constate que de nombreux établissements ont déjà investi le parcours de découverte des métiers et des formations dans leur projet, souvent ceux pour qui la question de l’orientation est cruciale : collèges en zone d’éducation prioritaire, élèves décrocheurs ou en difficulté. Elle observe la façon dont les équipes s’emparent de la thématique, «  révélatrice des visions différentes du métier d’enseignant   », en laissant de côté les jugements de valeurs. «  Nous ne sommes plus uniquement dans la transmission de savoirs. Il s’agit de mesurer que la formation, l’orientation, l’insertion sont étroitement liées. Il s’agit d’accompagner le jeune dans la construction de son parcours de réussite en donnant du sens aux apprentissages, de mettre du lien entre eux.  »

Le parcours de découverte a été réfléchi par le Conseil supérieur des programmes avec un ancrage disciplinaire impliquant une appropriation collective. La chargée de mission cite les leviers possibles pour qu’un établissement enrichisse son volet d’actions école entreprise : des formations dès l’ESPÉ puis dans le cadre de la formation continue sur la relation école-entreprise, la stratégie partenariale ou la mise en réseau ; une impulsion par l’Inspection ; des équipes de direction convaincues.

L’accompagnement est encore une fois essentiel. Il est plus aisé en collège, là où sa culture scolaire lui permet d’employer les mots justes pour convaincre, et en lycée professionnel où les liens avec les entreprises sont plus anciens car nécessaires pour trouver des stages par exemple. En lycée d’enseignement général et technologique, le thème remporte moins les suffrages. «  Je fais un véritable travail de fourmi, il me faut convaincre, arriver à faire du qualitatif et du quantitatif  ». Pour les classes de seconde, dès la rentrée, «  les raconteurs d’itinéraires professionnels  » viendront témoigner de leurs parcours singuliers comme le seront ceux des lycéens qui les écoutent. Des Meilleurs ouvriers de France viennent déjà expliquer leur métier, leur itinéraire aussi, auprès de cinquième. L’activité est préparée en amont avec notamment du travail sur le vocabulaire. Elle favorise les échanges sur la notion d’excellence, de défi, d’engagement, sur l’intelligence de la main.

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Camille Abily (joueuse de foot à l’OL) vient à la rencontre de collégiens au cours de la semaine de l’entrepreneuriat au féminin

Côté partenaires, les bonnes volontés ne manquent pas. Des filières souhaitent faire connaître leurs métiers mal perçus ou peu connus comme pour l’agroalimentaire ou le secteur du bâtiment et des travaux publics. Mais là aussi, les interventions demandent une préparation pour que l’initiative possède une dimension pédagogique. Le lien entre équipe pédagogique et partenaires prend corps dans une réflexion commune, partagée où le projet se construit autour de l’intérêt des élèves, dans le cadre du socle de compétences. «  Il faut être vigilants aussi sur la qualité de l’animation, avoir des exigences envers des personnes qui interviennent bénévolement, sans les froisser  ».

La vigilance est primordiale dans un contexte où les contraintes budgétaires accentuent le recours au partenariat. Avoir toujours le fin mot, un regard bienveillant et exigeant sur le projet pour qu’il reste dans les rails pédagogiques, dans les axes prioritaires du projet académique, dans les prérogatives ministérielles. Les précautions d’usage n’usent pas la joie de voir les initiatives fleurir, celles qui ouvrent des perspectives pour les filles vers des métiers scientifiques, celles qui offrent un avenir par l’apprentissage à ceux qui voient le futur dans la brume, celles qui «  allument des étoiles dans les yeux des élèves  ». Aurélie Badard raconte ces journées chez Renault Trucks où une classe «  a été en immersion complète, où les salariés faisaient passer des notions de cours en utilisant leur quotidien  ». Ou encore, cet établissement qui a reconstitué dans son self une chaine de fabrication aidé par un collaborateur du secteur agroalimentaire pour qu’à travers une fabrication, les élèves traduisent dans les faits des éléments d’économie, de sciences, de mathématiques, de français. Et puis il y a les accueils individuels, les visites et les restitutions qui s’en suivent.

L’enthousiasme d’Aurélie Badard est propre à laisser fleurir des projets là où des mondes ne se rencontraient pas ou peu. «  L’école doit répondre à une société qui change très vite, il faut qu’elle soit perméable au monde qui l’entoure. Quel plaisir de participer à ce projet ambitieux et de construire modestement des ponts entre ces 2 rives afin que les jeunes puissent un jour les franchir seuls et aller vers la vie professionnelle qu’ils se seront choisie !  » Et pour que cette perméabilité permette à chaque élève de voir l’avenir comme un horizon possible, elle glisse la nécessaire exigence pédagogique.

Monique Royer


La mission école-entreprise de l’Académie de Lyon

Sur la librairie

 

Le sens de l’orientation
Comment adapter l’éducation à l’orientation aux besoins de chaque élève, en prenant en considération les plus fragiles ? Comment concilier les compétences et le rôle de chaque acteur ? Comment éduquer à l’autonomie, développer l’estime de soi dans un système qui aiguille le plus souvent uniquement en fonction des résultats scolaires ?