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N° 516, Devenir lecteur

Échec scolaire : encore inacceptable !

Cécile Blanchard

Pas de fatalisme chez les organisateurs, les intervenants et les participants de la dernière journée de refus de l’échec scolaire, malgré un constat toujours sombre.

« La lutte contre les inégalités scolaires est la mère des batailles  », a rappelé Christophe Paris, directeur de l’AFEV (Association de la fondation étudiante pour la ville), lors de la 7e journée de refus de l’échec scolaire, le 24 septembre. C’était bien le sentiment qui dominait parmi les participants : là est l’urgence, l’enjeu, lutter contre les inégalités et leur aggravation à l’école. Dans la salle, pour l’essentiel, des étudiants volontaires de l’AFEV et des représentants des associations partenaires de la journée qui représentent les acteurs de l’école et au-delà.

La journée s’est ouverte en présence de la ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, qui affiche son volontarisme et souligne que le thème de cette année, «  les inégalités face à la réussite éducative  », touche «  à l’essentiel de l’ambition de [s] on ministère : faire réussir chacun  ». Il reste beaucoup à faire. D’autant, comme le fait remarquer François Taddei, directeur du Centre de recherches interdisciplinaires et parrain de la JRES (Journée nationale de refus de l’échec scolaire) 2014, que «  les inégalités sont d’autant plus cruelles qu’il est écrit "liberté, égalité, fraternité" au-dessus de la porte de l’école  ».

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Najat Vallaud-Belkacem lors de son intervention à la Journée de refus de l’échec scolaire ©DR

Même détermination chez Patrick Kanner, le ministre de la Ville, qui veut «  rompre avec la spirale de la reproduction sociale  ». Parce qu’il y a «  une accumulation, une superposition des inégalités, il faut une réponse globale, c’est l’affaire de tous  ». Selon lui, « mettre davantage de moyens dans certains quartiers, c’est de l’inégalité positive  ». Et de rappeler que «  ce qu’on n’investit pas dans la prévention, on le paiera demain dans la réparation sociale  ».

Mais le constat est sévère et la pente, rude. Éric Charbonnier, directeur de l’éducation à l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), a rappelé les éléments désormais bien connus : «  À part la Nouvelle-Zélande, la France est devenue le pays de l’OCDE le plus inégalitaire […] Et échec scolaire y rime souvent avec échec tout court ! Il y a peu de possibilités de deuxième chance.  »

Le sociologue Camille Peugny enfonce le clou : «  Notre système éducatif meurt d’un élitisme forcené ! Il ne maintient pas les inégalités, il les aggrave !  », déplorant le fait que «  tout le monde se préoccupe de 70 000 élèves de classe préparatoire, mais pas des 700 000 élèves de lycée professionnels  ». Or, ces classes accueillent 9 % d’enfants d’ouvriers et 55 % d’enfants de cadres. «  La massification scolaire n’est pas achevée, observe-t-il, et massification et démocratisation ne sont pas la même chose. Aujourd’hui, les inégalités sont plus qualitatives que quantitatives : l’accès au baccalauréat dans les différentes filières est aussi ségrégué aujourd’hui qu’il y a trente ans.  »

Pour lui, même si l’école était égalitaire, cela «  ne règlerait pas la question  », car la société ne l’est pas. À l’écouter, on se dit que c’est un peu comme la question de l’œuf et de la poule. L’école inégalitaire produit-elle une société inégalitaire ou la société inégalitaire ne peut-elle qu’engendrer une école inégalitaire ?

François Taddei estime qu’ «  il faut être enfant d’enseignant pour réussir à l’école  ». De fait, le baromètre annuel de l’AFEV confirme les très fortes inégalités d’habitudes culturelles entre les enfants scolarisés en zones d’éducation prioritaire et les autres (CM1-CM2). Ce qui frappe, c’est que toute la vie des enfants est touchée par les inégalités : sorties, départs en weekend, vacances, lecture, heure du coucher, petit-déjeuner, etc. Or, tous ces facteurs induisent des chances de réussite inégales. Ainsi, les enfants qui lisent le soir comprennent mieux en classe. Ceux qui partent en weekend sont 76 % à participer en classe, contre 59 % pour les autres ! Plus généralement, alors que «  tous les enfants naissent chercheurs  », selon François Taddei, «  tous ne peuvent pas poser à leurs parents les questions qu’ils ne posent pas en classe  ».

Deux écoles

Point culminant du désenchantement à la tribune et dans la salle, le journaliste Emmanuel Davidenkoff relève que «  dans la liste des établissements de ZEP, les trois quarts sont restés les mêmes depuis 1982, alors qu’on ne peut pas dire que rien n’a été fait !  ». Mais Marc Douaire, président de l’Observatoire des zones prioritaires (OZP), tempère ce constat alarmant. Il pointe un «  pilotage discontinu  » de l’éducation prioritaire pendant trente ans, mais estime toutefois qu’il y a eu «  quelques années utiles  ». Par ailleurs, on sait qu’il faut relativiser l’investissement dans les ZEP, qui n’atteint que 1,2 à 1,5 % du budget de l’Éducation nationale.

La crainte de l’OZP, c’est plutôt l’idée, bien installée, qu’il y aurait deux écoles : l’une qui fonctionnerait bien et qu’il ne serait pas nécessaire de réformer et les ZEP, pour les enfants des classes populaires. Pour Marc Douaire, «  refonder l’éducation prioritaire, c’est d’abord refonder l’école  ». Et vite, car «  dans les quartiers fortement stigmatisés, la confiance en l’école s’érode. Le temps nous est compté, mais on a la possibilité de passer aux actes  », dit-il.

Reste-t-il des raisons de poursuivre la mobilisation ? Tous les intervenants qui se sont succédé à la tribune veulent y croire, comme Éric Charbonnier, qui assure que le système éducatif français « peut s’en sortir. D’autres pays l’ont fait  ». Même certitude chez François Taddei : «  L’échec n’est pas une fatalité, l’école doit permettre de dépasser les difficultés extérieures.  »

Beaucoup de pistes et de facteurs de réussite ont été évoqués ou développés. La formation des enseignants, d’abord, avec un bel ensemble de François Taddei et Éric Charbonnier, qui souligne que «  tous les pays qui ont réussi à améliorer leur système éducatif ont mis la formation initiale des enseignants au cœur de leur réforme  ». Une formation repensée, pour que l’enseignant devienne «  un chercheur de solutions  » lorsque des enfants ont du mal en classe, précise François Taddei.

Autre chantier, le travail en équipe. Marc Douaire ose la formule : «  Il faut que les enseignants se pensent comme membres d’un collectif professionnel, comme à l’hôpital.  » L’affectation et l’accueil des jeunes enseignants sont aussi à revoir, en affectant dans les zones difficiles les enseignants qui seront le mieux à même d’y faire face, complète Éric Charbonnier.

L’ouverture sur l’extérieur et en particulier aux parents est aussi essentielle. Najat Vallaud-Belkacem l’a dit : «  L’école a tout à gagner à s’ouvrir aux parents. Il faut aider les familles à comprendre et s’investir dans l’école, autour de l’intérêt de l’enfant.  » Céline Alvarez, enseignante en maternelle, confirme qu’ «  on ne fait rien sans les familles. Mais elles se sentent dépossédées, alors que c’est elles qui ont le plus d’impact  ». Même le contesté Jérémie Fontanieu, enseignant de SES à Drancy, fait reposer la réussite de ses élèves sur l’implication de leurs parents et son propre dialogue avec eux.

Ouverture aux parents ne veut pas dire leur laisser le choix de l’école de leurs enfants. Car les études de l’OCDE montrent que la Suède, qui était un pays plutôt égalitaire il y a dix ans, est devenue inégalitaire, car elle a laissé plus de liberté aux parents pour le choix de l’école.

Rien de vraiment nouveau dans ces propositions, mais encore beaucoup à faire. Christophe Paris se désole de la difficulté à diffuser et démultiplier les actions efficaces et connues.

Désenchantement, constat sévère, mais tous les intervenants auront chacun à leur tour décrété la mobilisation générale contre les inégalités à l’école, « les mains dans le cambouis et la tête dans les étoiles  », selon la jolie formule de Christophe Paris. Car, comme le résume Camille Peugny : «  On ne peut pas accepter que la vie des individus soit jouée dès 14 ans, voire avant !  »

Cécile Blanchard

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Allons au-delà des controverses stériles et caricaturales : lire est une compétence complexe, apprendre à lire peut passer par bien des chemins, prend bien du temps, jusqu’à faire des élèves des lecteurs capables de comprendre et d’interpréter des textes de tous les genres, pour découvrir le monde comme les plaisirs esthétiques de la littérature.