Accueil > Dossiers actus > Les rythmes scolaires > Donner du temps... au temps de l’élève


Donner du temps... au temps de l’élève

Conférence de presse du CRAP-Cahiers pédagogiques, en présence d’Antoine Prost et d’Hubert Montagner, de représentants syndicaux et associatifs - 3 septembre 2008

Le 3 septembre, le CRAP-Cahiers pédagogiques a organisé à son siège à Paris une conférence de presse autour des nouvelles organisations du temps scolaire à l’école primaire, dans la continuité de l’appel lancé en juin « Evitons la catastrophe ! »

De nombreux journalistes, syndicalistes et représentants d’associations étaient présents pour écouter les deux intervenants, ainsi que les responsables du CRAP, et débattre avec eux. Ces deux intervenants étaient Antoine Prost, qui est à l’origine de l’appel suite à son texte dans Le Monde et Hubert Montagner, spécialiste réputé des rythmes de l’enfant et auteur de nombreux ouvrages sur le sujet.
Antoine Prost a souligné avec force combien la nouvelle disposition, prise brutalement par le ministre Xavier Darcos l’automne dernier, allait être préjudiciable aux élèves. Moins de jours de classe, mais des journées très chargées où il faudra faire plus avec moins. Plus, car en même temps, on envisage le temps scolaire comme un ensemble de cours, alors qu’il faut distinguer « faire cours » et « faire classe », et on oublie que ce qui est essentiel, ce n’est pas ce que l’enseignant « fait » mais les activités des élèves. Or, dans un temps resserré, la tendance sera à l’intensif, avec quelques heures de soutien, placés à de mauvais moments de la journée et qui seront inefficaces, car la plupart du temps conçues sans vraie cohérence avec l’ensemble du travail. Mieux vaudrait un accompagnement pendant les heures de classe, même s’il peut y avoir une aide complémentaire, pensée dans un ensemble.
Pour Hubert Montagner, on tourne le dos à tous les travaux des chercheurs en matière de rythme. Mais le ministre a tendance à traiter tous les chercheurs en ce domaine comme dans d’autres avec un mépris incroyable, prétendant par exemple que la chronobiologie est une spécialité française alors que c’est bien évidemment faux.
Que nous disent les études, notamment celles menées par son équipe ? Il y a des heures plus favorables que d’autres aux apprentissages cognitifs, les heures ne sont pas interchangeables, et le rythme ne peut pas être le même en CP ou en CM2. On généralise la semaine de quatre jours, alors que celle-ci est très critiquée par la communauté scientifique ; on place les heures de soutien aux moments les moins favorables de la journée : le matin (où il faut un éveil en douceur vers le travail, une sorte de sas), le midi où l’attention baisse, et le soir où l’heure serait à des activités plus physiques.
Le mercredi matin serait la meilleur des solutions, mais on pourrait aussi profiter de l’occasion pour lancer une vraie réflexion nationale sur les rythmes.
Thierry Cadart, secrétaire général du SGEN-CFDT, évoque l’appel lancé par la CFDT à une conférence nationale sur le sujet, qui a été demandée au ministre.
On peut lire la contribution plus complète de Hubert Montagner dans le texte qu’il nous a donné pour les Cahiers pédagogiques.
Notons encore l’intervention de Marc Douaire pour rappeler l’Histoire. Il y a eu deux tentatives intéressantes ces vingt dernières années de repenser le temps scolaire : les cycles, pas officiellement abandonnés d’ailleurs, et la Charte de l’école du XXIe siècle de 1998, qui est restée lettre morte. Ne serait-il pas temps de remettre ces tentatives au premier plan ?
Au cours d’un échange vigoureux, mais stimulant avec le journaliste du Monde Luc Cédelle, les intervenants ont répondu sur le fait que la réaction semble tardive à une mesure un peu ancienne (presque un an). En fait, le ministre multiplie les décisions et il n’est pas toujours simple de choisir les bons angles d’approche dans les réactions.
Mais s’il semble inéluctable que le samedi matin soit abandonné, on peut se mobiliser et mobiliser l’opinion

contre le nouveau cours de l’école primaire (qui comprend aussi, bien sûr, les nouveaux programmes) et pour des propositions alternatives qui peuvent naitre et s’affiner lors de débats nationaux. Nous publierons dans les prochains mois des exemples de fonctionnement qui vont dans un sens différent de ce qui est prôné aujourd’hui dans une approche qui fait fi des travaux scientifiques et des besoins de formation des enseignants (à l’aide, à la pédagogie différenciée, à la gestion souple du temps).


L’intervention de Patrice Bride, secrétaire général du CRAP-Cahiers pédagogiques, lors de la conférence de presse

Un court préalable. En tant que pédagogues, nous aurions beaucoup à dire sur les problèmes de contenu, de méthodes, tant on sait bien que rajouter des heures ne suffit pas en soi à améliorer les apprentissages : encore faut-il se poser le problème du travail qu’on y fait. Mais il ne s’agit pas de dire non plus que seule la pédagogie compte, comme si le temps qu’on y passe était une question annexe.
Et pour le coup, c’est une énormité de faire comme si toutes les heures d’école étaient interchangeables :
- Les heures du samedi matin étaient un peu à part dans l’emploi du temps de la semaine. C’était un moment de contact privilégié avec les familles, qui avaient un peu plus le temps de rencontrer les enseignants, d’être présentes dans les écoles ; les élèves eux-mêmes étaient plus détendus, plus disponibles. Pour les élèves qui continueront à faire 26 heures, quatre demi-heures supplémentaires en milieu ou en fin de journée n’auront certainement pas le même caractère. Dire qu’on va les aider parce qu’ils auront deux heures de plus que les autres, c’est de la supercherie si ces deux heures sont prises au détriment de la pause repas, ou bien en allongeant encore la journée.
- Dans son argumentaire, le ministre explique que les élèves de l’école primaire française resteraient largement dans la moyenne européenne en nombre global d’heures de cours : c’est un chiffre qui ne veut pas dire grand-chose quand ces heures sont réparties sur un petit nombre de journées, seulement 140 comme ce sera dorénavant le cas. La question du volume global est bien sûr incontournable, Antoine Prost en a parlé, mais il faut aussi concrètement se poser la question de la répartition de ces heures. 840 heures sur 140 jours ou sur 188 jours comme en Allemagne ou en Finlande, ce n’est pas la même école.
- À l’intérieur de la semaine, le bon sens même recommande de limiter le morcellement, les changements de rythmes dans les heures de lever et de coucher, et donc d’étaler sur plus de jours le temps scolaire, que ce soit sur le mercredi matin ou le samedi matin. Et on peut appliquer le même raisonnement à l’échelle d’une année, quitte à prendre sur le temps des vacances pour avoir des journées plus courtes, plus efficaces.
- Dans le rythme d’une journée, on sait bien que le contenu, en termes d’activité des élèves, d’apprentissage, peut être très différent d’une heure à l’autre : les enseignants ressentent tous plus ou moins ce que confirment les recherches des spécialistes, le temps de mise en route en début de journée, le creux de l’attention en début d’après-midi, etc. Il faut donc soigneusement poser la question de la répartition de ces heures : des écoles ont déjà testé des formules du type 9h - 12h/15h - 17 h avec beaucoup de succès, il faudrait que ce type de travail soit connu, diffusé, repris.

Aux Cahiers pédagogiques, nous sommes convaincus que l’école ne remplit bien sa mission que quand elle réussit à travailler en bonne entente avec les familles, avec tout l’environnement de l’école, les associations, les collectivités locales. C’est particulièrement vrai sur cette question des rythmes scolaires, du temps passé à l’école. À notre avis, il est irresponsable de supprimer purement et simplement deux heures de cours, les cours du samedi matin, en affirmant que c’est l’intérêt bien compris des familles, et de demander ensuite à l’école et aux collectivités locales de s’adapter, de se débrouiller. Nous ne pensons pas non plus que c’est à l’école d’imposer sans discussion les horaires qui lui conviennent : il y a un vrai débat à avoir pour ajuster au mieux le temps de l’école, le temps de la famille, le temps du périscolaire, dans la perspective de trouver la formule qui convienne le mieux aux enfants. C’est un débat considérable, qui aurait dû être mené depuis longtemps, qui se retrouve complètement escamoté par la décision du ministre. À nous de le relancer !

Patrice Bride, secrétaire général du CRAP-Cahiers pédagogiques, le 3 septembre 2008.


Pour aller plus loin

- Évitons la catastrophe !, appel lancé à l’initiative d’Antoine Prost par le CRAP-Cahiers pédagogiques
- Dans le futur débat sur l’école, le problème des rythmes scolaires par François Testu, Professeur des Universités en psychologie, Université de Tours
- Les rythmes de l’adolescent et le collège par Hubert Montagner, Directeur de recherche à l’INSERM
- Le billet du mois de Dominique Moinard, publié en dans le N°459 de janvier 2008


Si vous souhaitez réagir à cet article, envoyez un message à l’adresse suivante :
reagir@cahiers-pedagogiques.com