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Suggestions de lecture

Deux kilos de livres pour l’été

13 juillet 2018

C’est bien connu, l’été, on a enfin le temps de lire ! Seulement, il faut choisir… Pour vous y aider, des militants du CRAP-Cahiers pédagogiques vous proposent de découvrir des livres qu’ils ont aimés, hier ou aujourd’hui. Ce ne sont pas des livres de pédagogie, quoique parfois...


Adolescence

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Deux beaux romans pour l’été, autour de l’adolescence, mais qui ne sont pas tout récents :
Corniche Kennedy, de Maylis de Kerangal. Marseille. Chassés croisés entre un vieux flic diabétique et une bande de gamins dont l’extase consiste à se jeter du haut des promontoires les plus dangereux de la corniche. Une langue à l’éclat d’acier, comme la mer un soir d’orage.
Un fils en or, de Shilpi Somaya Gowda. Anil décide qu’il sera médecin. Il part aux États-Unis faire ses études. Ici, il est un étranger, mais quand il revient au pays, il n’est plus tout à fait à sa place non plus, surtout s’il lui faut remplacer son père le patriarche à qui l’on demande de trancher tous les différends de la région. Son chemin recroisera-t-il de nouveau celui de son amour d’enfance, qui de son côté a été mariée à un homme violent ? Le choc des cultures qui s’entrecroisent, une étude détaillée du cursus médical aux US (on est presque dans Grease Anatomy à un moment !) et une jolie histoire d’amour. Les lycéens adorent : ils l’ont élu Prix Folio des lycéens cette année.
Mélanie Horwitz

Schizophrénie

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Vous voulez comprendre un peu mieux la maladie mentale ? La norvégienne Arnhild Lauveng décrit son « voyage en schizophrénie » dans l’ouvrage Demain j’étais folle. Ça commence au collège où elle était bonne élève, à la langue agréable ; la maladie s’installe, petit à petit, au cours des années lycée ; c’est une plongée dans un univers saisissant. La malade raconte, elle perd pied, et le lecteur comprend comme il peut, en s’accrochant à la réalité et à la quatrième de couverture qui promet que tout va s’arranger, heureusement. Une lecture bouleversante.
Sylvie Abdelgaber

Italie

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L’amie prodigieuse, Elena Ferrante
C’est l’histoire d’une amitié qui commence durant l’enfance dans le Naples populaire des années 50. Deux petites filles deviennent amies pour la vie. C’est aussi l’histoire d’une émancipation par l’école, celle d’Elena, poussée par son institutrice. Alors que son amie Lila ne pourra poursuivre ses études, malgré une vive intelligence. On y croise de nombreux enseignants plutôt à l’ancienne mode, mais pas seulement. La lecture, la bibliothèque jouent aussi un grand rôle.
Le parcours de ces deux napolitaines est absolument captivant. Il témoigne d’une époque, et pas seulement en Italie, où la chance de faire des études était rare pour les enfants des milieux populaires. Il m’a renvoyé à l’histoire de ma famille, de ma mère et mes oncles et tantes qui ont quitté l’école à 14 ans pour aller travailler : l’usine, la ferme, la domesticité… C’est en quatre tomes et cela raconte aussi l’histoire de l’Italie, notamment son histoire politique mouvementée, la mafia napolitaine. N’hésitez pas !
Géraldine Duboz

La cause des femmes et des Indiens d’Amérique

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J’ai adoré Mille femmes blanches de Jim Fergus. Roman aux éditions Pocket de 2011. C’est un livre qui milite à la fois pour la cause des femmes et pour la cause des Indiens d’Amérique qui ont été massacrés au XIXème. Le point de départ est une sorte de contrat passé entre le président des États-Unis (Grant) et le grand chef cheyenne Little Wolf. Little Wolf demande aux américains de leur échanger 1 000 femmes blanches contre 1 000 chevaux, afin de faciliter l’intégration des Indiens dans la nouvelle Amérique.
La narratrice est une de ces femmes qui a accepté de partir vivre chez ce peuple indien. On découvre à la fois un peuple magnifique proche et respectueux de la nature et les injustices des hommes blancs venus conquérir cette terre à tout prix. J’ai été très sensible au message très émouvant qu’a voulu faire passer l’auteur.
Le deuxième tome est La vengeance des mères. On perd la magie de la découverte des faits initiaux mais on a plaisir à retrouver les personnages très attachants du premier volume. Un livre engagé et militant.
Véronique Druot

Jeunesse dorée

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Les Indifférents, Julien Dufresne-Lamy, Belfond.
Sentiment d’avoir été manipulée par un marionnettiste surdoué, au style insolemment élégant (à moins que ce ne soit le contraire), qui m’a laissée croire à la manière d’un auteur de tragédie que je savais vers quel destin s’acheminaient les héros. Les « Indifférents », ainsi se nomment-ils, ces adolescents privilégiés vivant dans le bassin d’Arcachon et se prenant pour les maitres du monde. Ils aiment, haïssent, donnent et reprennent, avec l’intensité et l’absolu de la jeunesse. Dire que j’ai aimé Les Indifférents n’est qu’un pâle euphémisme face à la lecture fiévreuse que j’ai fait de ce roman. Plusieurs fois j’ai cru avoir compris, toujours je me suis trompée… Et pourtant, c’était juste magistral ! Un énorme coup de cœur ! Un roman dont on entendra forcément parler.
J’avais beaucoup aimé du même auteur un autre roman adulte : Deux cigarettes dans le noir, également chez Belfond.
Clémentine Pillon-Vallée

Grain de folie

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Le crime de Sylvestre Bonnard, Anatole France, Folio Gallimard
Sylvestre Bonnard est un exquis vieux célibataire, érudit et bibliophile, vivant avec son chat et sa gouvernante Thérèse. Difficile de l’imaginer commettant un crime… Sauf qu’il lui reste quelques traces d’une passion enfouie. Lui qui est plutôt du genre à se laisser absorber par sa quête d’un manuscrit rarissime, La légende dorée de Jacques de Voragine, croise pourtant le chemin d’une jeune fille, Jeanne. Elle se trouve être la petit-fille de Clémentine, celle qu’il aima mais ne put épouser lorsqu’il était jeune. En souvenir de cet amour déçu, il se promet d’aider et appuyer la jeune fille, jusqu’à la soustraire aux mauvais traitements de son tuteur et de la pension dans laquelle elle était placée et exploitée. Voilà pour le crime. À moins que le crime véritable ne réside dans les principes d’éducation qu’il met en œuvre avec Jeanne, tout en tendresse et bienveillance ?
Un livre charmant et intelligent, à la très belle langue un peu désuète, pas mièvre pour deux sous mais dont on sort heureux.
Cécile Blanchard

Voyage

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L’usage du monde, Nicolas Bouvier, avec quarante-huit dessins de Thiery Vernet, La Découverte.
Drôle de titre pour un récit de voyage, un vrai. Un an et demi à travers les Balkans, la Turquie, l’Iran et l’Afghanistan, en 1953. Un défi, une quête, une fuite, un record à battre ? Rien de tout
cela. « Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même ».Nicolas Bouvier écrit, Thierry Vernet dessine, leur vieille Fiat rend l‘âme plus d’une fois sous les soleils de plomb des pistes perdues... Le temps s’écoule et pourtant il est comme suspendu, chaque étape se suffisant à elle-même comme si la vie devait s’éterniser, là, dans une tchâikhane (humble baraque où l’on boit du thé) au bord de la route ou devant un plateau sableux plus vaste que la mer, sous la nuit étoilée.
Ce pourrait être un sujet de philo au Bac (« Pourquoi voyage-t-on ? ») et surtout une lecture à faire au lycée, cet « usage du monde » où l’on accepte d’abandonner un peu de soi : des kilos, au sens propre, à force de transpirer, manger peu, et parfois être malade. Et des préjugés, des raideurs, du sérieux, condition pour « voir » vraiment ce qui s’offre à nous. Comme le dit Nicolas Bouvier d’un autre voyageur : « il a pourtant vu toute l’Europe, la Russie, la Perse, mais sans jamais vouloir céder au voyage un pouce de son intégrité. Surprenant programme ! conserver son intégrité ? rester intégralement le benêt qu’on était ? aussi n’a-t-il pas vu grand-chose (...) »
Fin connaisseur de l’histoire des pays et des peuples qu’il traverse comme de leur géographie, le voyageur partage, chemin faisant, bien des savoirs ethnographiques et géopolitiques en même temps que d’innombrables odeurs, saveurs, impressions, lumières et couleurs. Sans être jamais ni pédant ni voyeur : il se laisse traverser par ce qu’il voit, respire et rencontre, avec une empathie jamais démentie et beaucoup de jovialité, le rire étant le plus sûr moyen de dénouer la plupart des situations.
Déjà un grand classique, mais toujours aussi plein d’humanité émerveillée.
Florence Castincaud

Questions de vie et de mort

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Lu ce weekend avec beaucoup d’attention et de plaisir : Vie de ma voisine de Geneviève Brisac (Points). À l’occasion d’un déménagement, l’autrice fait la connaissance de la voisine du quatrième étage, dont le destin a croisé celui de Charlotte Delbo et de bien d’autres personnes. Ses parents, libres et aimants, ont fui la Pologne et le shetel, la religion et la tradition étriquées. Ils s’installent en France où naissent leurs deux enfants français. Jennie, leur fille ainée, va aux manifestations en 34 avec son père et lui fait la lecture des grands romans du XIXème, lui qui est devenu trop myope. Sa mère éduque sa fille à être libre, et en 42, quand ils sont arrêtés, ils décident d’« abandonner » leurs enfants, de ne pas les garder avec eux pour ce voyage dont ils savent qu’il est mortel, et en deux heures d’attente de la libération des enfants, elle explique à sa fille la vie : le ménage, les enfants, l’amour, le sexe, la liberté des femmes. Plus tard, Jennie deviendra institutrice, en CP, et elle apprendra à ses élèves à devenir libres.
Geneviève Brisac cède la parole à Jennie, qui ressort de vieux papiers, la dernière lettre de ses parents, écrite à Drancy, et qui raconte ses souvenirs avec pudeur, son amitié avec Monique, la méchanceté et la peur des voisins, ses rencontres avec des survivants des camps, son engagement inextinguible, sa foi dans la vie. Les derniers mots de la lettre de son père étaient : « Vivez et espérez ». Un très beau texte, très simple, en hommage à cette dame et à ces hommes et femmes qui ont résisté et espéré, et qui ont toujours porté le combat pour leurs idées.

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Et lu cet hiver Mourir est un enchantement de Yasmine Chami (Actes sud). J’ai d’abord entendu Yasmine Chami à la Nuit de la philosophie à Casablanca, où elle évoquait les auteurs du souvenir : Proust bien sûr, et Oran Pamuk. Son roman retrace la vie d’une femme d’une quarantaine d’années, seule, qui effeuille ses souvenirs en puisant dans les photos de famille. Elle est atteinte d’un cancer, ses fils sont devenus grands, elle est divorcée, et se remémore son histoire et le roman familial, dans le Maroc des années 70 et l’espoir d’un nouveau pays, mais aussi celle des grands-parents, qui se sont connus il y a fort longtemps, quand l’Algérie et le Maroc n’étaient pas frères ennemis. La narratrice revient sur les réunions de famille, dans la grande maison bourgeoise de Fès, et ces photos sorties au hasard font ressurgir des impressions du passé, des sentiments oubliés, des personnes aimées.
Judith Dessolle

Transfusion sanguine

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L’intérêt de l’enfant, de Ian Mac Ewan, Gallimard
Nombre d’enseignants organisant des voyages scolaires savent les problèmes posés par les enfants dont les parents, Témoins de Jéhovah, refusent toute éventuelle transfusion sanguine en cas d’accident. Le jeune Adam a, lui, près de 18 ans et est atteint de leucémie. Un apport de sang peut le sauver, mais ses parents, comme lui-même, jeune surdoué brillant, ne peuvent accepter au nom de leurs croyances, se résignant au sort que Dieu réserve à chacun. Intransigeants, ils réfutent tout argument allant dans le sens d’ « arrangements raisonnables ». La juge Fiona Maye, magistrate experte dans des questions éthiques où il est parfois difficile de trancher, s’empare de l’affaire avec passion, allant jusqu’à venir plaider la cause de la vie avec le jeune homme à l’hôpital. Je ne révélerai pas ce qui s’ensuit pour éviter de « spoiler », mais on peut dire que rien ne va se passer comme prévu, dans un scénario où l’un des plus grands écrivains britanniques actuels montre sa maitrise de la narration, que l’on peut découvrir dans ses autres romans, souvent denses et captivants (je recommanderais le savoureux Sur la plage de Chesil).
Le plus intéressant est sans doute que Mac Ewan donne sa chance à tous ses personnages, évite toute caricature et reprend implicitement la fameuse phrase de La Régle du jeu de Renoir : « ce qui est terrible, c’est que chacun a ses raisons ». Des questions essentielles sont soulevées, annoncées par le titre (où se trouve « l’intérêt de l’enfant » évoqué par le droit anglais ?) autour de l’obscurantisme religieux, du libre-arbitre de l’individu face à la loi protectrice, mais qui peut apparaitre comme intrusive. On pourrait imaginer d’utiliser certains extraits en lycée pour organiser une discussion philosophique sur le sujet. Ainsi, lorsque le juge prononce son verdict pages 135-137 (vers le milieu du livre), elle affirme qu’elle ne croit pas « que les avis du jeune homme, ses opinions soient entièrement les siens » : conflit entre droits et intérêt véritable, importance de l’endoctrinement qui peut toucher un être sensible, fragile et très attachant.
Par ailleurs, le portrait de la juge, en pleine débâcle sentimentale, à laquelle on s’identifie, le roman étant écrit de son point de vue, est d’une grande délicatesse. Raison de plus d’encourager à lire ce récit prenant et émouvant, mais qui donne à penser sur la complexité des choses…
Jean-Michel Zakhartchouk

Sociologie

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La France des Belhoumi. Portraits de famille (1977-2017), Stéphane Beaud, La Découverte
Cet ouvrage est né d’une rencontre fortuite : celle du sociologue Stéphane Beaud avec Samira, Leila et Amel, trois sœurs issues de l’immigration algérienne qui travaillent dans le social et sont venues écouter le sociologue à l’occasion d’une manifestation organisée pour les 30 ans d’une mission locale de Seine-Saint-Denis.
Les propos développés ce soir-là par Stéphane Beaud sur l’intégration silencieuse des descendants de l’immigration maghrébine, touchent tout particulièrement Samira, l’ainée. Dans son propre itinéraire et ses études, elle s’est intéressée aux histoires de vie et ressent le besoin, face à ses parents vieillissants, de s’arrêter sur la saga de sa famille, de transmettre et de contribuer à changer l’image de l’immigration fortement affectée par les attentats de Charlie et du Bataclan. Elle se reconnait tellement dans le propos développé, qu’avec ses sœurs elle va voir le sociologue à l’issue de son intervention. Stéphane Beaud pressent immédiatement que cette famille de huit enfants peut être un terrain d’enquête passionnant. Rendez-vous est pris un mois plus tard… suivi de nombreux autres avec tous les membres de la fratrie. Les échanges vont durer cinq ans – sous forme de rencontres avec les uns et les autres mais aussi d’échanges de mails et de textos, de partages de lectures - avant d’aboutir à cet ouvrage de 350 pages qui se lit comme un roman.
J’ai aimé avancer dans la découverte de cette famille Belhoumi : les parents, leurs cinq filles et leurs trois fils. Sans doute parce qu’elle me rappelait nos voisins de palier des années 1975/1977 dans une cité HLM de l’Essonne. Zohra, ses quatre filles Nadia, Malika, Zoubida, Houria, ses deux fils Samir et Abdel : une même trajectoire de réussite pour les filles, les mêmes itinéraires plus accidentés pour les garçons que dans la famille Belhoumi.
J’ai trouvé très éclairant d’assister, par le biais des témoignages des aînées et des plus jeunes que quinze années séparent (Samira l’aînée est née en 1970 la plus jeune Nadia en 1986) aux changements des contextes qui ont accompagné leur évolution : l’école, la vie associative, le logement, les pratiques religieuses, la vie de quartier.
Et puis j’ai aimé tout simplement le projet du livre « donner une voix à ces descendants de l’immigration qui s’intègrent sans rien dire et sont pourtant stigmatisés » et les résultats que sa lecture produit sur le lecteur grâce à l’intelligence de l’investigation. Car la démarche sociologique/ethnographique de Stéphane Beaud mérite d’être mise en valeur : un va et vient permanent entre les paroles des enquêtés et les observations, les analyses, les travaux sociologiques mobilisés par l’enquêteur. Chez lui, l’enquêté n’est pas réduit à être « objet » de recherche, il y est associé comme « sujet » ayant un droit de regard sur les interprétations provisoires qu’il peut contribuer à faire évoluer : le livre intègre des extraits d’entretiens, de textos, qui complètent, voire nuancent ou modifient les premières appréciations du sociologue. Cette construction progressive de l’interprétation des données élaborée à partir de plusieurs points de vue est passionnante.
Quand on referme l’ouvrage, on a très envie de rencontrer Samira, Leila, Amel …pour poursuivre l’échange.
Alors oui, si ce n’est déjà fait, il faut absolument aller cet été à la rencontre de La France des Belhoumi.
Nicole Priou


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