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Interdisciplinarité et pédagogie du projet

Des sauts pour apprendre : Sport et sciences dans un lycée du Poitou

Jean-Michel Zakhartchouk

6 mai 2015

A priori, le rapport entre un drone et du saut en longueur n’est pas évident à trouver. Pas pour ces élèves de STI du lycée Branly de Chatellerault investis dans un projet mêlant sciences et sport, analyse scientifique et mobilisation pour la lutte contre la leucodystrophie, rédaction multimédia et connaissances mathématiques et physiques. Une préfiguration des futurs EPI (enseignements pratiques interdisciplinaires) ?


Vincent, Maxime, Enzo réussiront-ils à réparer le drone qui ne fonctionne plus bien afin de pouvoir filmer vus d’en haut les sauts en longueur du 23 avril ? [1] Nous sommes au lycée Branly de Chatellerault, dans la salle où se déroule le cours de Bertrand Charier avec ses onze élèves de la classe de STI «  développement durable  », section «  Énergie et environnement  » autour du projet «  Sciences et sport  ».

La démarche de projet est le cœur de l’évaluation du baccalauréat pour la spécialité Énergies Environnement. Pour ce module, les élèves travaillent à l’analyse scientifique du saut en longueur, avec au bout du compte une réalisation «  en live  » lors de l’événement «  Sauter pour ELA  » (opération s’inscrivant dans le cadre de lutte contre la leucodystrophie, maladie génétique pour laquelle sont organisées dans de nombreux établissements des journées «  mets tes baskets et bats la maladie  »).

Ce jour-là, des élèves vont sauter en longueur ; un expert, le professeur d’EPS donnera un avis technique sur ces sauts (qualité de l’élan, du bond, de la retombée), pendant que les élèves de la classe évoquée ci-dessus filmeront les prestations de quelques camarades pour les analyser avec des logiciels et confronteront le verdict de la «  machine  » et celui de l’expert humain.

Assistant à ce cours tout sauf magistral, avec des élèves à la fois détendus et concentrés (malheureusement tous garçons malgré les efforts du lycée), j’ai pu ainsi les voir devant l’ordinateur, comparant les courbes de certains d’entre eux qui ont expérimenté dans la classe ce qui devra être reproduit à l’extérieur, élan en plus (difficile à intégrer dans la salle de classe).

Ce jour-là, d’ailleurs, de nombreuses tâches attendent les lycéens : installation des équipements scientifiques, leur paramétrage, prises de vues et analyses, collecte de l’avis de l’expert, donc, et remise d’une fiche d’analyse sur les conditions du saut et sa performance. Ajoutons la prise en charge de la couverture médiatique de l’événement, afin de publier un article multimédia sur le site Internet de l’établissement. Le petit drone est censé être un des outils de l’observation mais, pour l’heure, l’expérience de le faire fonctionner dans le couloir n’est pas concluante et il n’est pas sûr que ça marchera dans quelques jours pour l’événement.

Le travail s’inscrit dans une démarche dite «  Process design  ». Elle consiste en six phases :

  • élaboration d’un document de conception (cahier des charges, éléments d’organisation) ;
  • enquête dite conceptuelle (public cible, que va-t-on observer ?) ;
  • la conception du produit ;
  • l’atelier test (le cours observé s’inscrivait dans cette phase) ;
  • la conception finale (le jour de «  sauter pour ELA  ») ;
  • le retour réflexif.

Cette dernière phase n’est pas finale, elle se déroule tout au long du projet. À chaque étape, chaque élève rend compte de son action. Chaque participant s’enregistre sur une ou deux minutes et poste sur le blog ses impressions personnelles. Le retour réflexif permet de répondre aux interrogations suivantes : qu’avez-vous fait ? qu’aviez-vous prévu de faire ? quels défis avez-vous soulevés ? avez-vous relevé ces défis ? quels défis nouveaux pouvez-vous prévoir ? Passionnante phase de métacognition, pas forcément facile pour ces élèves, mais dont j’ai pu voir un aperçu et qui est importante pour leur évaluation qui tient beaucoup compte de leur implication, de leur investissement.

Il s’agit aussi de voir comment les connaissances mathématiques et physiques ont été intégrées, puisqu’il s’agit d’analyser une courbe en cloche, dont les variations donnent des indications sur la qualité du saut.

Les élèves, dans le cadre de ce projet, ont aussi pu visiter des équipements de haut niveau et travailler avec le Centre régional d’innovation et de transfert de technologie (CRITT) de Châtellerault, une de ces structures scientifiques qui apportent des expertises scientifiques et permettent le transfert de technologie entre les laboratoires publics et le monde professionnel, en l’occurrence le monde sportif. D’ailleurs, son président, le professeur Junqua, qui déclare se situer à la fois comme scientifique mais aussi dans la ligne de l’éducation populaire, suit avec attention ce type de partenariat et milite pour une utilisation du sport dans le domaine éducatif, et notamment pour la réussite de tous. Le genre de projet observé à Chatellerault contribue d’ailleurs à une nette amélioration de l’image de cet établissement général et technologique quelque peu dégradée il y a quelques années. La fresque réalisée par une artiste travaillant avec de jeunes lycéens autour de la sérigraphie donne d’emblée une image sympathique et chaleureuse d’un lycée qui veut bouger et bondir en avant, comme les jeunes l’ont fait sur la piste lors de l’événement du 23 avril.

Un bel exemple de pédagogie du projet, lié étroitement aux apprentissages disciplinaires, avec une évaluation de compétences multiples, peut-être une source d’inspiration pour les enseignements pratiques interdisciplinaires futurs des collèges ?

 

Partage des rôles pendant le jour J :

- Les «  commissaires de saut  » doivent s’assurer que l’athlète a bien compris l’ensemble des consignes et le déroulé de l’enregistrement de son saut. Ils s’assurent que le saut est valide (pas de mordu sur la planche), mesurent la performance au décamètre et interrogent le professeur d’EPS qui, en qualité d’expert, émet des conseils afin d’améliorer la performance.

- Les «  preneurs de vue  » s’assurent quant à eux de la qualité de la prise de vue. Cela comprend l’installation correcte des caméras, le calibrage du matériel et l’enregistrement vidéo des différents sauts.

- Les «  analystes  » étudient selon deux approches complémentaires et deux logiciels différents (Kinovéa et MATLAB) les caractéristiques des sauts. Les éléments déterminants sont la vitesse d’envol et l’angle d’envol idéalement compris entre 39 et 41°.

- Enfin, certains élèves assurent la couverture médiatique de l’événement et ont en charge la production d’un article multimédia. Prise de vue à l’appareil photo ou vidéo à l’aide d’un drone, dictaphone pour collecter les commentaires et bloc note et crayon complètent leur équipement.

 


[1Oui, il a fonctionné. Les élèves ont changé un moteur lors de ma venue puis ont dû inverser la place de deux hélices pour que l’engin soit stable et pilotable.

Voir en ligne : paroles d’élèves après la journée "sauter pour ELA"

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