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N° 538 - La parole des élèves

Des mots et des murs

Pascal Le Bert

Un enseignant a pris l’initiative, depuis de nombreuses années, de développer des échanges épistolaires entre ses élèves et des détenus dans le cadre de son enseignement, voici comme une parole écrite et entendue, un exemple de correspondance.

Bonjour,

Je m’appelle Maxime et je suis en 1re économique et sociale. Cette année scolaire est particulière, car il y a l’enjeu du bac de français à la fin de l’année.
J’ai la chance d’avoir un superprofesseur de français cette année : il s’investit trop dans son travail, ce qui fait que je participe avec envie à ses cours et à ses projets.
Actuellement, il me propose de travailler sur le thème de la justice et de la vie carcérale. Je peux dire que ce sujet me passionne, car j’envisage dans l’avenir de poursuivre des études de droit.

Maintenant, je suis complètement immergé dans cette réflexion «  justice-prison  ». Cela fait un mois que j’ai commencé à travailler sur ce thème et j’ai déjà appris beaucoup de choses. J’ai effectué deux sorties au tribunal et dernièrement, avec ma classe, j’ai eu l’honneur de rencontrer Odile Marécaux. Je ne sais pas si vous avez déjà entendu parler de cette personne mais en fait, elle a été victime d’une énorme erreur judiciaire qui lui a gâché trois ans de sa vie. Elle était poursuivie (à tort) dans l’affaire d’Outreau, une affaire de pédophilie. Son témoignage m’a bouleversé. Personnellement, j’en ai tiré beaucoup d’interrogations sur la justice rendue dans notre pays.

Pour revenir aux travaux effectués, mon professeur m’a demandé de rendre une critique littéraire sur le livre de mon choix, mais en correspondance avec le thème initial. J’ai ainsi lu le livre d’Omar Raddad, Pourquoi moi ?, aux éditions du Seuil. Il m’a énormément touché et je vous le conseille vivement. À travers son entourage, Omar Raddad raconte, du début à la fin, la terrible erreur judiciaire qui l’a envoyé sept ans en prison pour un meurtre qu’il n’avait pas commis. Je n’ai pas encore rendu ma critique, mais j’espère qu’elle sera à la hauteur de son livre […].

À travers l’étude menée en classe, j’ai été amené à me poser pas mal de questions sur les conditions de vie en prison. Par exemple, que faites-vous au quotidien ? Pouvez-vous me raconter cette vie inconnue que l’on mène entre les murs ? Pensez-vous que la prison est bénéfique pour réfléchir sur ses actes et s’amender ? […]

J’aime le monde de l’ovalie pour son esprit de compétition et pour la convivialité, l’esprit de camaraderie que j’y trouve. Sinon, le surf est un sport merveilleux, il y a une interaction avec la nature et il procure des sentiments forts. Et vous, avez-vous des passions ?

Merci encore d’avoir pris connaissance de cette lettre. En espérant qu’elle vous ait fait plaisir. Mes salutations, dans l’attente de votre réponse.

Maxime

Une vraie réponse

Centre de détention de Nantes

Bonjour Maxime,

Entrons dans le vif du sujet : il y aurait beaucoup à dire sur le système juridique français et sur la détention. Et pour alimenter le sujet, les erreurs judiciaires ne manquent pas, telles l’affaire d’Outreau, Omar Raddad, Patrick Dils, etc.

Tout d’abord, Maxime, sache que dès que tu es arrêté, d’un seul coup, tu deviens coupable, tu n’es plus rien, ton humanité est niée. Du commissariat à la prison, le citoyen que tu étais est piétiné. On te fouille, on te malmène, on te tutoie, on t’insulte, on te crie des ordres comme si tu savais comment le système fonctionne. Tu n’as plus d’intimité, tes besoins élémentaires se font à la vue de tous, les gardiens par l’œilleton, les codétenus par leur présence.

La promiscuité est terrible. Il y a des gens qui ne sortent jamais dehors, qui fument à longueur de journée, qui regardent la télévision, ou, plutôt, c’est la télévision qui les regarde.

Pour couronner le tout, les docteurs et les infirmiers sont incompétents, surchargés de travail et peu impliqués. Les médicaments qui te sont nécessaires ne te sont pas prescrits. Tout est fait en dépit du bon sens. On te propose des placébos là où il faudrait un médicament efficace et on te ment en te disant que l’on a téléphoné à un spécialiste.
Et puis, lorsque tu as une expertise psychiatrique, on te demande de raconter toute ta vie en une heure trente. On ne prend pas le temps de rester une minute sur les faits que l’on te reproche. Tu es à disposition de tout ce monde : médecin, directeur, surveillants, infirmiers, etc. Tu es comme un pantin que l’on déplace comme on veut. Le quotidien se résume à attendre que l’on t’appelle.

Entre les murs, les conditions de vie sont déplorables : tout est sale, cassé, en mauvais état. Les matelas et les oreillers ne sont jamais désinfectés. Les serpillières sont innommables. La nourriture est à peine mangeable : c’est scandaleux, les gens doivent «  cantiner  », c’est-à-dire acheter auprès de la prison des produits pour manger à peu près correctement.

La vie est très dure. Personne ne te fait de cadeau.

Fais attention à toi, évite les ennuis, et que ta route ne croise pas celle des forces de l’ordre.

Alex

Pascal Le Bert
Professeur de français, lycée Charles-de-Gaulle de Vannes


En complément

Correspondances

«  La correspondance avec un détenu m’a amenée à être beaucoup plus sensible aux questions portant sur le milieu carcéral. » (Élodie)

«  La correspondance avec les détenus m’a particulièrement marquée, mais j’ai beaucoup aimé aussi rédiger des articles et composer une critique littéraire.  »
(Laurène)

«  Je trouve cette façon de travailler (qui mêle écriture, lecture, rencontres, déplacement, sujet de société intéressante et captivante). Pour les élèves qui n’aiment pas trop le français, c’est une façon d’accrocher davantage avec la matière.  » (Élodie)


Pour en savoir plus

Vers la fiche Expérithèque «  Des mots et des murs  » sur Éduscol : http://eduscol.education.fr/experitheque/fiches/fiche11298.pdf

Le sommaire et les articles en ligne

 

Sur la librairie

 

La parole des élèves
Un dossier sur la parole de l’élève à l’école : pour se construire une identité personnelle et collective ; pour penser, argumenter, apprendre, dans les disciplines, la vie de classe et d’établissement ; et pour l’intervention dans l’espace public et la représentation démocratique (délégués, conseil d’élèves, coopératif, CVC, CVL).


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