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Des inspecteurs s’engagent contre la régression dans la formation des enseignants

Entretien avec Dominique Momiron, secrétaire général du Syndicat national des Inspecteurs, FSU.

28 novembre 2009

Votre syndicat a pris position fermement contre la réforme de la formation des maitres. Quels reproches lui faites-vous principalement ?

Cette réforme sacrifie sans vergogne la dimension didactique et pédagogique qui est inhérente à toute formation professionnelle au métier de l’enseignement. En fait, cette dimension se voit réduite à la formule suivante : la possession d’un savoir universitaire pointu dans une discipline universitaire, et 108 heures de stages avant le concours suffisent comme viatique pour enseigner de la maternelle au lycée. La formation vraiment professionnelle du métier n’apparaitrait qu’après le concours, pendant l’année de fonctionnaire stagiaire en responsabilité, sur une base de 30 % de l’année, sans que l’on sache vraiment qui assurera cette formation.
Quand sera étudiée la bivalence disciplinaire des PLP de l’enseignement général ? Quand seront étudiées les disciplines scolaires absentes du cursus universitaire des futurs enseignants du primaire ? Qui se chargera de la formation professionnelle pour qualifier les professeurs de l’enseignement spécialisé ? Ces questions sont évacuées. Comme est évacuée la question du type d’enseignement que l’on veut promouvoir. Doit-on comprendre qu’il suffit à l’enseignant de posséder une érudition dans un domaine et de transmettre son savoir aux élèves sur le mode déclaratif ? Doit-on comprendre qu’il suffit de répéter aux élèves en difficulté pour que leurs difficultés soient dépassées ? Ce n’est pas sérieux.
On ne peut que le constater : l’idéologie qui a présidé à cette réforme ne s’embarrasse pas d’une confrontation à la trivialité de l’enseignement scolaire, pas plus qu’elle ne se soucie de tout ce que les recherches nous ont appris sur l’enseignement. Visiblement, une seule chose prédominait : détruire les IUFM, ainsi que tout ce que la recherche a pu mettre en évidence sur l’acte d’enseigner et sur les modalités d’apprentissage scolaire : c’est-à-dire ce qu’on appelle communément la pédagogie et la didactique.
Cet objectif, qui est soutenu par tout ce qu’il y a de plus réactionnaire en matière d’enseignement (c’est-à-dire les individus qui sont décorés depuis deux ans, reçus à déjeuner dans les palais de la République, et conviés comme experts dans toutes les commissions officielles), se conjugue évidemment avec un dogme majeur dans la politique mise en œuvre : réduire le nombre d’emplois de la fonction publique de l’État, réduire les crédits et les budgets publics.
Il y a là une logique et une cohérence dogmatiques que rien n’ébranle. Pas même la perspective de sacrifier l’avenir de notre système scolaire public avec des enseignants qui ne seront plus formés décemment à un métier qui devient de plus en plus difficile. Une difficulté liée aux évolutions récentes de notre société qui aspire à la fois à l’élitisme et à la réussite de tous. Tout cela est simplement évacué dans cette réforme.
Et parallèlement, la logistique arrêtée pour les épreuves du concours, pendant la 2e année de master, qui est normalement consacrée à la recherche, va déstabiliser notre système universitaire en imposant que soit sacrifiée la préparation au concours, ou la recherche, ou les deux le plus vraisemblablement. Cette perspective inquiétante est balayée d’un revers de main stupéfiant d’inconséquence.

Quelles conséquences aura cette réforme pour les nouveaux enseignants et accessoirement pour les inspecteurs que vous représentez ?

Les nouveaux enseignants vont se trouver confrontés à un monde qu’ils seront censés maitriser alors qu’ils n’en auront eu qu’une approche superficielle dans leur formation universitaire. Comment peut-on imaginer qu’il suffit d’un master pour être capable d’enseigner à l’école maternelle ou même au lycée ? Le choc risque de s’avérer douloureux pour les lauréats des concours, du point de vue psychologique, mais aussi professionnel. Ce sera aussi un traumatisme pour notre institution qui devra gérer des jeunes enseignants au sommet de la compétence universitaire, mais en grande difficulté pour enseigner aux élèves de l’école. On peut d’ores et déjà envisager une proportion non négligeable de démissions au cours de l’année de stage en responsabilité, ainsi qu’une proportion non négligeable de jeunes enseignants en grande difficulté alors même qu’ils auront la responsabilité d’élèves. Et je ne parle même pas de ces flots de stagiaires contractuels avant le concours, sans la moindre formation. Là aussi, les situations tendues sont prévisibles.
D’autre part, demeurent encore dans le flou les conditions du tiers temps de formation dite « continuée » ou d’adaptation à l’emploi lors de l’année de fonctionnaire stagiaire en responsabilité, après le concours. Qui l’assurera ? Aucun texte officiel ne l’explique sérieusement. Selon les sources, on évoque les moyens des recteurs et des IA-DSDEN, c’est-à-dire les corps d’inspection, les conseillers pédagogiques et les maitres formateurs ; ou bien les "pôles universitaires délocalisés" que seraient devenus les IUFM (avec quels personnels ?).
Et puis il y a toute une série de questions logistiques qui n’ont pas été abordées et auxquelles il faudra bien apporter des réponses opérationnelles. Prenons le premier degré : sur quels emplois les IA-DSDEN assureront-ils les décharges des directeurs d’école à quatre classes, jusque-là assurées par des PE stagiaires de l’IUFM ? Comment organisera-t-on la chronologie de la formation continuée des nouveaux fonctionnaires stagiaires (un tiers de l’année scolaire) ? Qui assurera leur service d’enseignement pendant ce temps ?
C’est une évidence, tout cela a été évacué de la réflexion préalable aux décisions, par facilité afin de ne pas ébranler le volontarisme revendiqué pour mener cette réforme. Mais il faudra bien y répondre, et les réponses improvisées et bricolées sous la pression n’ont pas toujours la vertu qu’on est en droit d’attendre de notre système scolaire.
Et il est évident que les inspecteurs seront aux premières loges pour faire face à ce chantier invraisemblable d’improvisation et d’obstination idéologique aveugle.
Enfin, il existe dans nos IUFM, des inspecteurs chargés d’un service partiel ou complet dans la formation initiale des futurs enseignants. Ils y apportent la richesse de leur point de vue d’experts de l’institution et de praticiens du terrain, dans un vrai partenariat avec les formateurs universitaires des IUFM. Que vont devenir leurs postes à la prochaine rentrée scolaire ? Le ministère ne nous a jamais apporté de réponse concrète depuis que nous l’avons interrogé en juin 2008. Encore une fois, on verra bien. Mais où va-t-on ? Ce que nous savons, c’est que tuer les IUFM est une erreur majeure pour l’avenir de notre école.

Que peut-on faire actuellement, comment faire pression pour au moins limiter les dégâts ?

Malheureusement, toute l’histoire sociale de ces dernières années nous montre que seul un rapport de force manifestement défavorable à l’exécutif permet de lui faire réviser ses projets. La force idéologique de son positionnement est telle qu’il se joue du dialogue social de nos institutions. Les politologues et les sociologues observent d’ailleurs ces pratiques avec intérêt pour en comprendre les mécanismes.
Pour le moment, la réforme telle qu’elle a été présentée le 13 novembre dernier a suscité une indignation générale dans le monde associatif comme dans le monde syndical et dans les grandes institutions que sont la CPU et la CDIUFM. Les gens commencent à prendre conscience du potentiel de menace pour la qualité de notre école que ce projet de réforme porte en lui.
Nous devons continuer à comprendre et à expliquer, avec détermination et envie de construire. Car il faudra bien, à terme, construire quelque chose qui sera un progrès, que cette réforme passe ou non en l’état. Le schéma proposé ne sera pas viable longtemps, sauf à se résigner à une décadence.
Une chose est certaine, la réaction de notre syndicat traduit les inquiétudes de l’immense majorité des inspecteurs, qu’ils soient syndiqués au SNPI, ailleurs ou pas du tout. Cette inquiétude s’exprime avec gravité dans toutes les conversations privées. Les plus anciens nous disent que c’est un retour aux années 1960 qui se dessine, quand on recrutait sans formation des milliers d’enseignants pour faire face au baby-boom.
Par identité professionnelle, les inspecteurs ne sont pas des gens inconséquents ni des va-t-en-guerre systématiquement contre tout. Depuis les années 1960, ils accompagnent, en les traduisant dans la réalité vivante et opérationnelle, les réformes qui ont profondément changé notre système scolaire pour faire face à l’ambition de la démocratisation de la formation initiale de notre société. Mais là, tous sentent qu’il y a un point d’achoppement majeur. Sous un vernis théorique spécieux qui veut faire croire à une élévation du niveau de formation professionnelle, il s’agit là d’une véritable dégradation fondamentale de notre système scolaire. Et nous sommes aux premières loges par rapport à ce danger potentiel pour l’école fondatrice de notre république. Il y a un là un malaise certain. Nous l’exprimons solennellement.

Que peut-on faire pour que l’épreuve « un fonctionnaire éthique et responsable » ne soit pas une récitation politiquement correcte ? Et d’autre part, jusqu’où faut-il aller dans les propositions, celles-ci étant une forme de « caution » puisqu’on n’en tient guère compte, mais on fait semblant de les avoir « écoutées » ?

Votre question porte en elle sa réponse. Cette interview est-elle le lieu pour donner une consistance à une épreuve qui demandera au candidat de discourir sur une action en situation (agir en fonctionnaire de l’État de manière éthique et responsable) alors qu’il n’aura encore jamais été en situation de fonctionnaire ? J’aurais tendance à penser que non. Parce que j’ai aussi l’espoir que tout n’est pas fini.

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk.


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