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Des innovations pédagogiques et éducatives en réponse à la crise de l’école

Sous la direction de Marie-Anne Hugon et Bruno Robbes. Artois Presse Université, 2015.

4 avril 2016

Cet ouvrage collaboratif qui alterne textes de praticiens de terrain et de chercheurs, dresse d’abord un état des lieux de la crise que connait l’école – ou plutôt des crises – qui la traversent actuellement. C’est le décrochage des élèves, ressenti avec un sentiment d’échec à la fois par les élèves et les enseignants. C’est ensuite la pauvreté de la population de quartiers défavorisés qui contribue à la ghettoïsation de certains établissements : leur climat instable et tendu empêche de surmonter les difficultés d’apprentissage des enfants, provoquant un sentiment d’injustice, créant du découragement, parfois de la violence. La situation de déséquilibre, voire de risque, s’installe et concerne quasiment toutes les disciplines en particulier lorsque des questions sensibles, comme l’enseignement de la Shoah, sont abordées, laissant les enseignants démunis face à des réactions de rejet d’élèves. Quant à certains domaines comme l’éducation au développement durable ou l’utilisation du numérique, leur mise en place implique un bouleversement dans l’organisation scolaire et l’exercice du métier.

Un fossé s’est creusé entre les valeurs portées par l’institution et celles d’une société en évolution, provoquant le désarroi des enseignants ; ils ne peuvent plus exercer leur profession de manière habituelle. Pour aggraver le marasme, l’absence de consensus sur les politiques éducatives et les stratégies à développer entraine la discontinuité et les contradictions entre les réformes des gouvernements successifs.

Crise ne signifie pas nécessairement échec mais aussi occasion de penser le changement par le biais de solutions innovantes. C’est par exemple la construction d’un établissement innovant : «  un micro-lycée  » où les équipes donnent aux décrocheurs la possibilité de renouer avec l’école. Ce sont, en primaire, des espaces d’écoute et d’expression entre enseignants et élèves pour faire respecter la loi ; c’est le travail autonome chez les élèves mis en place par des équipes pratiquant la pédagogie différenciée ; le co-enseignement d’un professeur des écoles et d’un scientifique pour l’apprentissage des sciences. L’éducation par le cirque ou de nouvelles pratiques pédagogiques en adéquation avec l’environnement numérique des élèves.

Ce que met en évidence chaque article, c’est l’évolution du métier d’enseignant.

C’est d’abord une résistance au changement, une position de repli et de revendication : les enseignants n’arrivent pas à faire le deuil d’une identité perdue. Les approches traditionnelles restent habituelles et les innovations ne semblent pas majoritairement constituer pour les enseignants une réponse à la crise ou aux difficultés du métier.

Cependant, un environnement favorable à l’innovation ou un stimulus déclencheur (rencontre professionnelle) favorise le mouvement et la construction d’une nouvelle professionnalisation. L’élaboration de projets, de nouvelles manières de travailler, en particulier en collectif, l’équipe paraissant la réponse adéquate pour traiter les difficultés des élèves qu’un enseignant seul ne peut affronter. Cela peut aller jusqu’à la déprivatisation des pratiques : parler ou écrire ensemble sur le vécu dans les classes, problématiser les difficultés, fabriquer des dispositifs, des outils.

Sont pointés la multiplication des tâches, la remise en question quotidienne des routines scolaires, un fonctionnement reposant sur un investissement militant inscrit dans la durée. De nouvelles situations professionnelles apparaissent : travail collectif d’analyse étayé par un tiers ; espaces de régulation pour les élèves et les enseignants ; constructions communes de situations éducatives ; réunions régulières de coordination. La dimension éducative de l’acte d’enseignement devient centrale.

Cette construction d’une nouvelle identité professionnelle ne va pas de soi. Les enseignants passent par des moments critiques. Le changement provoqué par le projet peut paraitre d’abord comme contre-productif, le travail d’équipe n’est pas maitrisé, la pertinence des choix opérés est mise en doute devant la résistance des élèves. La nécessité d’acquérir de nouvelles compétences est permanente. L’investissement enthousiasmant mais contraignant crée le risque d’un épuisement… et d’un nouveau type de crise. L’enseignant déstabilisé par la collaboration avec des partenaires extérieurs, des disciplines diverses et des métiers différents doit en outre trouver une nouvelle place dans l’établissement.

Si les enseignants se lancent dans l’innovation, c’est de leur propre initiative, toute injonction institutionnelle de réformer étant contre-productive. Aussi, difficulté supplémentaire, ils se trouvent parfois dans une position bien inconfortable, en lien et en rupture vis-à-vis de l’institution scolaire, à la fois autonomes et contraints.

Dans la conduite des changements, la recherche se présente comme l’alliée des équipes innovantes : jouant un rôle de ressource, apportant une reconnaissance extérieure, accompagnant des équipes dans le cadre de recherches-actions, les chercheurs aident au retour critique sur les pratiques innovantes tout en veillant à laisser les enseignants maitres de leur projet.

Cet ouvrage lucide ne masque pas les obstacles pour réunir les conditions favorables au succès du changement. Cependant, il réaffirme qu’il est possible pour les enseignants, acteurs incontournables, de retrouver les voies de la réussite, de construire des communautés d’apprentissage tant pour eux que pour les élèves.

Michèle Amiel