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N° 524 - Le pari du collectif

Des évènements fédérateurs

Laurence Sladkowski

Là où la coopération ne va pas de soi, comment mettre en route un travail d’équipe ? Une réponse possible : se saisir de manifestations ponctuelles, d’évènements festifs, avec l’espoir que, par contagion, ils en viennent à modifier les pratiques ordinaires.

Les professeurs seraient 70 % à vouloir travailler en coopération, mais seulement 40 % à travailler effectivement en équipe. Malhonnêteté intellectuelle ou schizophrénie entre le dire et le faire ?

Le professeur est un animal solitaire, que peu de choses ou rien ne destine à la coopération : formation exclusivement centrée sur la discipline à enseigner, et peu ou pas de formation pédagogique, représentation idéale du métier comme figure de l’intellectuel libre et indépendant, programmes nationaux par discipline n’encourageant pas l’interdisciplinarité, affectation en établissement à titre individuel et non en équipe, etc. La coopération résonne comme une entrave à la liberté pédagogique, un défi au conditionnement de notre métier.

Dans ces conditions, comment l’encourager ?

Au-delà des coopérations affinitaires

Certes, on mène des projets ensemble. On organise des voyages scolaires : il y a des établissements où les enseignants emmènent leurs élèves aux sports d’hiver, plus souvent des enseignants de langue (latin, italien, avec parfois le professeur d’histoire) qui emmènent leurs troupes sur les terres de César, les professeurs d’anglais se réunissent, au-delà de leur niveau de classe respective, pour embarquer leurs ouailles sur celles de Shakespeare. Les professeurs de français, eux, préfèreront tirer les élèves sur les traces de Molière en animant, conjointement avec la documentaliste, un atelier théâtre. Mais ces projets, tous formidables et bénéfiques pour les élèves, ne sont-ils pas légèrement biaisés par ce qui les a fait naitre ? À savoir que ce qui réunit les enseignants sur de tels projets, c’est leur affinité propre avec l’autre enseignant prêt à s’engager (divine surprise !) sur les mêmes sujets qui nous passionnent. Mais est-on dans la coopération ? Le danger n’est-il pas, à travailler par affinités personnelles, de ne pas coopérer avec la personne compétente ? Pour certaines tâches, certaines personnes sont plus aptes que d’autres.

Aussi, dans l’idéal, faudrait-il réguler la coopération entre enseignants en partant des objectifs à atteindre, et fonctionner selon ces objectifs, et non par affinité. La coopération n’étant pas le but que l’on se fixe, mais le moyen de parvenir à des résultats.

Malheureusement, la personne ad hoc est rarement notre meilleure amie, malheureusement la personne compétente, on ne la supporte pas longtemps.

Se saisir d’évènements

Alors, pourquoi ne pas tenter de mettre en place des moments de fête disciplinaire grâce aux nombreuses manifestations existantes ? Big Challenge en Anglais, Kangourou des maths, Marathon orthographique sont l’occasion de mettre en place un dialogue entre enseignants parfois distants, voire opposés, qu’une même discipline réunit. Peut-être ces festivités constituent-elles une occasion de sortir de l’impasse : la fête, le jeu sont des occasions d’inverser une tendance, car le jeu, la fête, l’évènement dans un sens plus large offrent la possibilité de renouveler nos pratiques, en raison même de ce qui constitue le jeu comme rupture avec le quotidien, possédant ses règles propres, en un temps et un lieu donné. En tant que phénomène social, la fête possède des règles et une logique propre que l’on peut retrouver dans nombre de sociétés. Sa principale fonction est d’assurer la cohésion du groupe en favorisant son rapprochement ; la rupture avec le quotidien, que ce soit dans les règles de celui-ci, son temps, et son espace, permet ce rapprochement. Un jeu, c’est des règles propres qu’il faut appliquer et qui sont imposées par le jeu lui-même : les joueurs se soumettent à ses règles, le jeu est collectif, coopératif, il ne peut y avoir d’individualité qui émerge, et les conflits entre personnes sont régulés par lesdites règles, celles du jeu dans lequel on est inscrit. Un jeu, c’est un temps donné : celui de l’ouverture du concours par exemple, suivi de sa clôture : la remise du prix. Sur un temps donné, supporter une coopération qui n’est pas toujours synonyme d’enthousiasme devient acceptable. Enfin, un jeu, c’est un lieu, un nouvel espace, vierge de nos désaccords pédagogiques, de nos divergences, pire, de nos indifférences. Loin de la salle des professeurs, nos personnalités sont mises à distance pour endosser un rôle, neutre.

L’engouement cette année pour la semaine de la presse semble relever de ce type de coopération : les évènements forts qui ont secoué chacun d’entre nous en janvier réunissent (au-delà des amitiés de salle des professeurs) des enseignants mus par le même objectif pédagogique (faire de nos élèves des citoyens républicains). Gageons que cette entreprise, surement délocalisée au CDI, le temps d’une semaine, portera le germe de coopérations fructueuses.

Pour un début dans la coopération, le jeu, la fête nous ont souvent paru un lieu d’exception : dans un cadre où les règles sont données par le jeu lui-même, les individualismes, les sensibilités sont plus aisés à gérer. Les règles y sont particulières et l’ordre spécifique. Et puis, la fête est limitée dans le temps : elle se joue jusqu’au bout d’un espace et d’un temps, et possède sa limite : un moment, le jeu est fini.

Laurence Sladkowski,
professeure au collège Henri-Wallon, Ivry-sur-Seine

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Le pari du collectif
C’est une évidence, nous travaillons tous en équipe : dans l’établissement, autour d’une classe, pour un projet, sur un cas particulier d’élève… Hors du collectif, point de salut ! Est-ce si sûr ?


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