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Des chemins de savoirs

Par Joseph Rossetto

« Dans les apprentissages, l’enfant doit pouvoir apporter sa propre invention, sa créativité personnelle ». C’est à cette condition, nous dit l’auteur, que les élèves vont redonner du sens à leur présence au collège et s’engager dans les savoirs comme autant de chemins porteurs d’aventure.

À Bobigny, il est 7 h 30, le bruit des moteurs s’amplifie. Les élèves commencent à longer les bosquets, près du grand rond-point, et traversent « la vallée verte ». C’est le nom que donnent les gens d’ici aux faux jardins qui couvrent l’autoroute et séparent le collège des tours Paul Eluard et Paul Vaillant Couturier.
Au-dessus du palais de justice, le soleil se lève sans hâte à l’avant du ciel où il y a une lueur rouge, comme si c’était un autre pays là-bas ou nulle part dans le monde.
Ils aiment ce monde défait, les enfants des cités. Ici, les cultures d’origine sont multiples, mais ils les oublient peu à peu, donnant un tout autre dessein à ce patrimoine de pensées, de traditions que leurs parents ont emmené d’Afrique et d’Asie, un sens plus en accord avec la violence du monde d’aujourd’hui. La vie des enfants des cités n’est que le déroulement d’une histoire qu’ils inventent à leur façon dans une absence de repères. C’est en quelque sorte un brouillage des valeurs qui est constitutif du monde, il est difficile de lutter contre cela.

Apprendre... une aventure

Aujourd’hui, c’est une belle journée limpide. Avant la sonnerie les élèves, s’attardent sous les fenêtres du collège. On entend leurs voix et leurs rires : une matière sonore, truffée de sédiments d’origines diverses, des sonorités, des rythmes qui correspondent avec quelque chose en eux de leur respiration, des battements du corps et du cœur. C’est une langue au plus près du corps qui demande du respect. Elle leur permet d’attraper quelque chose de l’existence, mais elle les éloigne des apprentissages scolaires. Ils sont 20 % en Seine-Saint-Denis qui ne savent pas tout à fait lire et près de 50 % qui se trouvent en difficultés sérieuses à l’écrit. Ces élèves ne peuvent pas rattraper ce handicap. C’est une spirale dévalorisante qui rend souvent l’expérience de l’école très douloureuse. Face à ces nouvelles réalités, l’école est restée immobile, archaïque, peu exigeante et inadaptée aux enfants d’aujourd’hui.
Le problème réel des enfants est celui de l’expression personnelle en classe ou dans la vie quotidienne. Dans les apprentissages de l’école, si l’enfant trouve tout, tout fait, il va se heurter à un mur et le tout fait par les autres, il le détruira. Je crois qu’éduquer, c’est donner aux enfants la possibilité de vivre de véritables expériences d’apprentissage où chacun peut apporter des éléments de nouveauté. Le processus de formation se conçoit alors comme une aventure, un voyage où tout n’est pas planifié à l’avance.

Le voyage d’étude

Pour cela il faut bien sortir des séquences programmées, des sentiers battus et inventer des projets, à la lisière de la voie buissonnière qui replacent les savoirs dans leurs genèses, dans leurs saveurs. Les projets que nous menons ont comme points communs le désir de s’aventurer dans des contrées lointaines qui nous rapprochent de la connaissance que nous pouvons avoir de nos mémoires et de nos racines, pour mieux se confronter à l’altérité, trouver sa place et s’inscrire dans le monde.
Ces voyages d’études commencent dans l’écriture de fictions qui ont comme point de départ la présence magnifique de peintures ou de fresques antiques, ou la recherche de mythes, de cultures disparues, ou encore l’écriture de souvenirs d’enfance qui font repères dans les cultures de ses enfants etc. [1] La fiction se nourrit des savoirs en cours d’acquisition dans les disciplines qui participent au projet (le français, l’histoire, les langues, les arts plastiques, la musique, l’EPS...) Pour l’histoire par exemple, la reconstruction et l’interprétation du passé dans la fiction ne consistent pas uniquement à assimiler des connaissances, mais à leur donner un sens par rapport au présent et au monde que nous vivons...
Du point de vue pédagogique, écrire une nouvelle, y intégrer les savoirs de l’école, préparer un spectacle passe forcément par des exigences peu habituelles. Et c’est vrai que cela suppose des connaissances nouvelles, des compétences grammaticales, syntaxiques, qu’il faut travailler en variant les amorces d’écriture, en utilisant aussi des pratiques théâtrales pour vaincre les inhibitions. C’est le vocabulaire qu’il faut enrichir. Ce travail individuel et collectif donne sa place à chacun, engage dans une œuvre commune et exige le respect des autres, du groupe et de ses règles.

L’étonnement de la réalité

Dans les projets intitulés « avec les mots, la voix et le corps », les approches de l’écriture se font en lien avec le travail sur le corps mis en place, en ateliers danse, théâtre, cirque ou cinéma. La langue apparaît comme une métaphore de la transformation du corps des enfants qui entrent dans l’adolescence. Corps sexuel en regard du corps textuel. Les bouleversements physiques et psychiques s’incarnent dans la langue qui crée un espace d’exigence, de rigueur, de repère mais aussi un désordre qui permet à l’enfant de construire ses propres repères.
Au cours du mois de mars, la nouvelle est terminée. Elle est traduite en un synopsis de spectacle structuré par las savoirs acquis durant l’aventure. La part des images et prévue de façon très précise. Durant le spectacle un grand écran au fond de la scène ouvre sur le monde et sur l’aventure de la classe. Enfin au mois d’avril, nous partons pour de vrai en voyage en Italie, en Grèce, en Espagne, à Malte en Angleterre où ailleurs. Les élèves vivent l’écriture, leur imaginaire verbal et corporel. Ils sont confrontés à l’étonnement de la réalité.
Durant ce voyage nous créons des images, parfois avec des réalisateurs, qui captent et saisissent ces moments uniques. Les élèves deviennent acteurs et jouent une partie des scènes dans les lieux mêmes où se déroule l’aventure. De retour à Bobigny, les répétitions s’intensifient et nous intégrons au fur et à mesure les éléments nouveaux : images, musiques, textes et décors. Puis vient le moment de la restitution qui réunit près de deux cents enfants sur scène dans un théâtre de Bobigny. C’est un moment exceptionnel où les élèves se comportent comme des vrais professionnels et montrent des talents qui paraissent impossibles avant tout ce travail.

Pourquoi ce type de projet ?

On pourrait dire que ces projets apportent quelque chose de non évaluable dans l’immédiateté, que cela relève du rapport à soi et du rapport au monde. Cependant quand les enseignants suivent une classe pendant plusieurs années, il y a des choses exceptionnelles qui se révèlent. Parmi les élèves qui nous ont marqués, nous pensons à Thierry, absentéiste et déscolarisé qui s’est mis à revenir en cours et a trouvé sa place grâce aux responsabilités qui lui ont été données : il était assistant à la mise en scène. Souffrant d’une jambe, d’un genou, corps boiteux, il a su donner aux autres la confiance. Il est venu en voyage à Santorin et il s’est inscrit dans le groupe en donnant une attention particulière à chacun, empreinte d’une spontanéité et d’une générosité inattendues, faisant de son corps un rempart aux conflits. Il nous a tous étonnés de cette assurance... Il a pu construire une orientation conforme avec ses besoins et a eu le courage pour cela de quitter sa classe et le collège à la fin de la quatrième. Mais il revient nous voir, presque tous les jeudis après-midi. Je le laisse assister au cours de Français. Il s’y sent bien et fait mêmes les interrogations. Il est venu donner un coup de main lors d’une soirée au collège, gérant les élèves qui posaient problème à l’entrée...
L’apport de ces projets est considérable pour ceux qui réussissent bien à l’école : Ils peuvent se dépasser, prendre un réel plaisir à écrire des pages et des pages, approfondir leur travail avec une nouvelle exigence. Et puis il y a ceux pour qui l’école est difficile. Il faut plus de temps mais ils trouvent finalement leur place en classe, développent des qualités singulières et insoupçonnées, progressent réellement. Ils se libèrent des contraintes pour accéder au plaisir du sens et des sens, au plaisir des mots.
Cette année neuf classes sur vingt-trois sont dans cette démarche. Les élèves qui le souhaitent peuvent aussi participer aux ateliers de théâtre, cinéma ou de musique organisée en dehors des heures de cours le mardi à 15 heures avec la présence d’artistes et d’enseignants. Les projets et les ateliers se nourrissent des spectacles présentés dans les structures culturelles partenaires où plus de mille places sont prises chaque année.

Des classes désirantes

Travailler en projet ne va pas de soi. C’est une façon d’organiser la classe qui demande beaucoup d’implication, de recherche et de remise en question. Ceux qui s’y engagent sans créer les conditions préalables, sans réfléchir sur le sens de la recherche qui va être initiée, ni à la relation que cela implique et sans comprendre ce qui change dans l’engagement personnel, renoncent bien souvent, car ils échouent. Il faut un déplacement, un « bougé » de la position de l’enseignant dans la relation, dans l’accompagnement aux savoirs.
Ce qui manque à l’école, c’est ce point extérieur d’où l’élève se voit. C’est pourquoi il faut créer des classes désirantes où les enfants trouvent des points d’appui, point de confiance ou point d’idéal de soi. C’est encore plus vrai pour les enfants qui nous inquiètent, victimes de maltraitances où vivants dans des familles peu fiables, et qui sont pris dans quelque chose qui fait impasse.

Le parcours éducatif

Au-delà de l’accompagnement scolaire présent sous diverses formes (tutorat, aide aux devoirs) nous avons créé pour ces élèves, le « parcours éducatif ». C’est un dispositif qui est inclus dans un autre temps, une autre relation au travail. Cette « exclusion inclusive » commence par une rencontre avec l’élève et sa famille pour faire le point sur ce qui ne va pas et essayer de voir comment y remédier. À la suite d’une sorte de diagnostic, portant à la fois sur le travail et le comportement, l’élève s’engage pendant quelques jours pour un travail intense. Il doit d’abord s’exprimer par écrit sur ce qui l’a conduit dans le parcours. Puis il suit six heures de cours particuliers par jour avec des professeurs. Il ne va pas en récréation en même temps que les autres. Ces moments de travail sont aussi l’occasion de dialogues, d’attentions qui modifient aux yeux des élèves l’image négative des enseignants.
À l’issue du parcours, l’élève est à nouveau reçu par le professeur coordinateur et l’équipe de direction. Avant de revenir en classe, il doit s’engager sur des points précis qui ont été à l’origine de la sanction. Un suivi est organisé par les enseignants du dispositif.
Chaque année, une cinquantaine d’élèves bénéficie du parcours éducatif, c’est un lieu de régulation, d’apaisement et de remise en route. Cependant il n’est pas toujours efficace pour des enfants qui ont subi, à travers leur histoire, un parcours chaotique, parfois tragique. Pour eux nous avons voulu aller plus loin.

L’école de l’autre chance

Malgré les signalements, les demandes d’aide et les enquêtes, il faut parfois plusieurs années pour que quelque chose soit entrepris avec ces élèves. Tant qu’il n’y a pas de délit grave, l’école reste isolée. C’est pour cette raison que nous avons créé « l’école de l’autre chance », selon l’expression qu’utilisent les enfants eux-mêmes, quand ils risquent d’être exclus. Cette école traverse cette fois Bobigny puisqu’elle associe les quatre collèges de la ville et quelques associations ou institutions qui éduquent ou soignent les enfants : des conseillers d’orientations, Vie et Cite, les Juristes Berbères, Maison de l’enfant à l’hôpital Avicenne.
Le dispositif est une alternative au conseil de discipline, mais il est aussi destiné à des enfants déscolarisés, parfois dépressifs, qui ont besoin de se construire un projet personnel et de trouver une orientation adaptée à leurs capacités.
Cette possibilité est offerte à l’élève par le chef d’établissement au cours d’un entretien en présence de la famille. S’il est volontaire, l’enfant est ensuite diagnostiqué au CIO pour déceler ses difficultés. Puis il est accueilli à « l’école de l’autre chance » durant cinq semaines ou plus, en fonction des besoins et du projet que nous mettons en route avec lui. Ce qui nous intéresse c’est de donner à ces élèves la possibilité de retourner en classe dans de bonnes conditions. Mais le projet peut avoir aussi comme finalité de les préparer par des stages et un travail disciplinaire à entrer dans un BEP qui leur convient. L’emploi du temps est organisé en temps d’étude (français, mathématiques, anglais, histoire, SVT), en moments de réflexion avec les intervenants extérieurs du collège (Vie et Cité, les juristes berbères) et en temps de travail sur soi avec le CIO, le soutien d’un coach et éventuellement d’un pédopsychiatre.

Le conseil des enseignants

Au collège les projets classes et les parcours éducatifs ont donné un signal fort aux élèves : ils savent qu’ils peuvent être écoutés, respectés, entendus. Et c’est vrai qu’ils viennent nous voir pour dire leurs difficultés. À tel point que nous nous sommes aperçus que plus d’un enfant sur dix était victime de maltraitance ou de rupture familiale avec abandon ou rejet, de carences éducatives, etc. « Il y a une élève que j’ai écoutée toute l’année » avait confié une enseignante, « et hier, je lui ai dit : je ne peux pas t’aider. Ça a été terrible de lui dire ça. Elle me raconte sa vie, son histoire, ses douleurs. Et à chaque fois, on l’amène à raconter son histoire... Hier elle me disait qu’elle n’avait plus envie de raconter çà, qu’elle était fatiguée, qu’elle l’a racontée déjà à sept personnes différentes et qu’elle veut une réponse... ; Je lui ai dit : « je serai là si tu as besoin de parler mais je n’ai pas de solution... » [2]
Il fallait créer un lieu où les enseignants puissent amener leurs difficultés pour en parler, et qu’à partir de ce lieu se crée un lien. La rencontre avec le CIEN (Centre Interdisciplinaire sur l’Enfant qui regroupe des psychanalystes et des non-psychanalystes, à travers le monde) a permis de réaliser ce projet. Le CIEN a été créé en1993 à Buenos Aires. Il fonctionne à partir de « laboratoires de recherche ». Dans un laboratoire il y a des partenaires de différentes disciplines : justice, éducation, soins médicaux, soins aux enfants abandonnés... Sa particularité, c’est d’installer au centre le sujet, l’enfant. Bien sûr, le laboratoire n’est pas un lieu de thérapie, mais de réflexion, un conseil des enseignants. Il se réunit une fois par mois autour des questions que nous nous posons quotidiennement : Que faire lorsqu’un élève demande de l’aide toute l’année alors que l’on ne peut rien entreprendre de concret pour lui ? Quels effets a notre parole, quelles conséquences peut-elle avoir sur les élèves notamment au conseil de classe ?
De plus en plus nous parlons de la position de l’enseignant en classe : « Le professeur est surtout porteur d’un désir, l’enfant doit sentir que vous êtes un être désirant, manquant. Alors l’élève se logera dans votre manque pour vous soutenir » [3]. Dans ce laboratoire, le psychanalyste Philippe Lacadée n’intervient pas parce qu’il en saurait plus que les autres, mais au contraire parce qu’il offre l’accueil de la parole des enseignants dont il sait se saisir. Le conseil des enseignants est devenu un lieu de réflexion sur la transmission des savoirs.

Les démarches engagées dans le projet, les impasses, les surprises et les rencontres imprévues ont renforcé cette volonté d’avancer toujours. Je ne parlerai pas d’évaluation, c’est inutile ici, même si les résultats à l’écrit du brevet des collèges sont parmi les meilleurs de la région. Je pense surtout à tous ces enfants que je n’ai pas envie de réduire en pourcentages, car ils sont apparus dans leur nouveauté avec leur désir d’espaces et de portes ouvertes sur le monde. Ils ont besoin que l’école les amène plus loin que dans leur territoire, dans quelque chose qui ait du sens. Ils ont envie de découvrir, d’explorer, d’avoir plaisir à savoir. Il y a beaucoup à faire dans l’organisation de l’école pour assurer une réelle transmission des savoirs et donner corps à la continuité du monde.

Joseph Rossetto, Principal de collège.
jrossetto@voila.fr


[1Un coffret de deux DVD vient de paraître contenant quatre films de Philippe Troyon (Périphéries) sur ces projets. [ Voir aussi les vidéos sur le site du collège ]

[2Laboratoire du CIEN du 19 mai 2003.

[3Philippe Lacadée, psychanalyste et coordinateur du CIEN en Europe.