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Des adolescents apaisés écoutant l’Énéide

Dominique Seghetchian

Voyager en Italie, ce n’est pas seulement découvrir un pays, c’est aussi gouter autrement une culture, développer de nouvelles compétences, un autre rapport aux autres, au temps et à l’espace.

Dans l’univers scolaire, il est aisé de succomber à l’individualisme et de s’enfermer dans sa classe. Ce faisant, on peut (se) donner l’illusion de la maitrise dans un univers artificiel mais propice aux apprentissages.

Les sorties scolaires, tout comme l’accueil de partenaires extérieurs, permettent au contraire de prendre en compte la réalité des élèves accueillis, de l’environnement (à la fois contrainte et ressource) pour développer un projet pédagogique spécifique. Les sorties pédagogiques sont une occasion de fédérer les efforts éducatifs des adultes, pour l’acquisition de savoirs et savoir-faire relevant de disciplines diverses et d’autres qui ne relèvent d’aucune ou de toutes. Elles sont un bain de culture propice au développement du travail et de l’esprit d’équipe.

Un voyage en Italie proposé aux élèves de deux classes de 6e et aux latinistes a permis à Hyacinthe d’apprendre qu’on ne rentrait pas dans une agence bancaire (pour la recherche de lots) en disant « j’voudrais voir le patron », mais en sollicitant un entretien avec le directeur. Reçu par des professionnels intelligents qui ont su se rendre disponibles quelques instants, il a appris, mieux qu’en plusieurs heures de leçons, des notions sur l’organisation du travail (patron, directeur, etc.) et des principes pragmatiques de politesse (le conditionnel ne suffit pas toujours ni partout pour formuler une demande correcte).

Quelques grands moments de ce voyage : un groupe d’adolescents apaisés écoutant avec attention la lecture d’extraits de l’Énéide de Virgile, à Cumes, dans la lumière douce du soleil déclinant ; les promeneurs s’arrêtant, à Paestum, pour admirer le coup de crayon de Jean-Baptiste ; l’expérimentation surprise, au sommet du Vésuve, par le professeur de SVT dont le sac à dos ne cachait pas un gouter mais des flacons, des tuyaux. Bien sûr, ce voyage n’a pas été 100 % idyllique, mais quel bonheur lorsqu’une équipe devient un enseignant collectif où chacun surprend, épaule, accompagne, relaie ses collègues. Quel bonheur quand se matérialise une culture générale. Quel bonheur quand Yacine nous annonce le projet familial de visiter Volubilis pendant le séjour estival dans la famille, « au bled ». Eh oui, malgré les cours d’histoire sur l’Empire romain, aucun des Maghrébins n’avait réagi au fait qu’il y avait une histoire commune aux deux rives de la Méditerranée et qu’elle avait laissé des traces aussi sur le sol africain.

Les sorties pédagogiques sont aussi un moyen de parachever la construction de compétences, en stabilisant et en fédérant les acquisitions d’une année autour d’un projet complexe qui leur donne sens.

Ainsi, la première année où notre collège a accueilli simultanément une vague importante d’élèves en grande difficulté, répartis dans deux classes de 6e, les professeurs de français et de mathématiques ont mis en place, avec la documentaliste, des ateliers dont l’évaluation a été organisée autour d’une sortie d’une journée. Les élèves devaient réaliser une exposition avec des affiches obéissant à des critères stricts. Quelles capacités devaient-ils mettre en œuvre ?

  • l’endurance : une marche d’environ huit kilomètres ;
  • la capacité à travailler en équipe ;
  • la capacité à sélectionner des informations : chaque équipe disposait d’un appareil photo et il s’agissait de ne pas se contenter de photographier copains et copines ; il fallait aussi s’entendre entre groupes pour ne pas prendre les mêmes photos, puisqu’elles seraient mutualisées et réparties en fonction des sujets d’affiches qui seraient proposés (par les élèves et les professeurs) ;
  • des connaissances et la capacité à les compléter par des recherches rapides ou la sollicitation d’une aide appropriée (SVT, histoire, géologie, etc.) ;
  • des savoir-faire géométriques (tracés et mesures) ;
  • la production de textes (titres et sous-titres, légendes, courts textes) et orthographe ;
  • la prise en compte du destinataire par le soin et une recherche esthétique au service de l’information.

Tout ceci en temps limité du fait que, si les matériaux étaient nouveaux, les aspects formels de la tâche avaient été travaillés au cours des ateliers.

Les sorties scolaires doivent être portées par des objectifs en rapport avec les acquisitions (connaissances, capacités, compétences) qui sont la mission de l’école, même si leur construction est complexe et peut présupposer des détours. Consommatrices de temps, d’énergie et de moyens, elles doivent être appréciées pour ce qu’elles apportent et qu’on ne pourrait trouver par les livres ou les écrans (le réel que l’on voit, sent, touche, entend par opposition au virtuel livresque ou digital), ainsi que pour ce qu’elles construisent (du collectif et du social, l’esprit critique, la curiosité, la découverte de l’altérité, la maitrise de l’espace, la conscience du temps, etc.).

Dominique Seghetchian
Professeure de français en collège


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