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Billet du mois (N°443, mai 2006)

Des I0, de la démocratie et de nous

Par Jacques George


Jacques George nous a quittés le dimanche 5 mars.
Militant de l’éducation nouvelle, il était engagé depuis les années 1970 dans notre mouvement dont il a été longtemps le Président.
Jacques George participait toujours activement à la rédaction des Cahiers pédagogiques. En hommage, nous reprenons ce billet du mois qu’il avait écrit en juin 1990 (n° 284-285).
On trouvera aussi dans N°443, autour de quelques articles qui gardent toute leur actualité, des témoignages de ceux qui ont partagé sa vie de militant pédagogique .


La définition des contenus d’enseignement est de la responsabilité directe du ministre de l’Éducation nationale. S’il peut en déléguer la rédaction à un service du ministère ou à l’inspection Générale, il ne garde pas moins l’entière responsabilité de sa parution. Or, le système politique dans lequel nous vivons voit le président de la République, élu au suffrage universel, designer un Premier ministre qui, à son tour, désigne un ministre de l’Éducation nationale. La tradition veut que, dans la grande majorité des cas, celui-ci, comme les autres ministres, soit un élu du peuple. On peut donc dire que les instructions officielles sont, de près ou de loin, l’émanation de choix liés à l’exercice du suffrage universel et de la démocratie représentative, ce qui les met en bonne partie à l’abri de l’arbitraire d’État ; d’ailleurs, « ces textes sont soumis à l’examen d’instances [...] où siègent les représentants des enseignants et des usagers de l’école » [1]. Ça baigne.
Diable ! Le démocrate conséquent que je voudrais être n’a-t-il pas le droit d’exprimer des réserves à propos des I.0., d’y voir des choix pédagogiques parfois contestables, ou le résultat du jeu de pressions opposées et de prudences politiques ?
Il y avait eu le droit divin ; ça ne se discute pas. Puis, en 1806, le catéchisme impérial : « Les Chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent, et nous devons en particulier à Napoléon I, empereur, l’amour, le respect, l’obéissance, la fidélité, le service militaire. » Et aussi : « - Pourquoi sommes-nous tenus de tous ces devoirs envers notre Empereur ? - C’est parce que Dieu [...] l’a établi notre souverain, l’a rendu le ministre de sa puissance et son image sur la terre. [...] - Quelles sont nos obligations envers nos magistrats ? - Nous devons les honorer, les respecter et leur obéir, parce qu’ils sont les dépositaires de l’autorité de notre Empereur. »
N’est-ce pas Dieu lui-même qui par la suite a voulu que la souveraineté passât au suffrage universel et que les diverses émanations de celui-ci devinssent l’expression de sa volonté ?
Plus tard, en 1887, lorsqu’on se mit à parler de syndicalisme pour les instituteurs, le ministre Spuller s’indigna : « L’autonomie des fonctionnaires a un autre nom, elle s’appelle l’anarchie. [...] Permettra-t-on aux instituteurs publics laïques de se donner des chefs en dehors de leurs chefs naturels, des statuts en dehors de ceux de l’université, de prendre des engagements autres que ceux que l’État reconnaît ? » Et Ferry, qui observe son successeur : « Si Spuller laisse se constituer cette coalition de fonctionnaires, outrage vivant aux lois de l’État, à l’autorité centrale, au pouvoir républicain, il n’y a plus de ministre de l’instruction publique, il n’y a plus d’inspecteur, il n’y a plus de préfet. » La cata.
Il y a bien une constante, que l’on s’amuse de retrouver dans un manuel sans prétentions. Est-ce parce que deux de ses auteurs sont I.D.E.N. ? Ce serait trop simple. Mais c’est bien la même démarche qui sous-tend la coalition pour résister au (possible) arbitraire de l’État, cet État fût-il constitué en démocratie plus ou moins formelle, plus ou moins totale, et le recul critique vis-à-vis des textes par lesquels les hiérarchies réglementent (comme c’est sans doute leur rôle) le fonctionnement des rouages de l’État que nous sommes. Démarche plus impliquante, plus fatigante, que quelle qui se repose sur l’autorité supposée infaillible et qui l’extrait en quelque sorte, et avec les textes qu’elle produit, de l’histoire !
Démarche qui correspond mieux à ce que l’on attend des éducateurs, non ? Bougeons-nous.


[1Enseigner aujourd’hui, guide pour l’école élémentaire, de M. Cruchet, J. Férole et J. Leroy (Hachette, 1989) chapitre Éducation civique.