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L’actualité éducative du N°409 - Décembre 2002

Démocratie et pratiques de savoirs

Entretien avec Jean-Yves Rochex

4 décembre 2002
À l’issue de la conférence qu’il a prononcée lors du colloque du CRAP-Cahiers pédagogiques : « Apprendre et vivre la démocratie à l’école », Jean-Yves Rochex a bien voulu répondre à quelques questions.

Y a-t-il une explication sociologique à l’émergence de la question de la démocratie dans l’école ?

Oui, sous un double registre : d’un côté, nous avons les logiques du processus de libération des enfants qui se situent dans le mouvement séculaire d’émancipation de l’individu. Ce dernier reconsidère ses appartenances, les contraintes auxquelles il est soumis, les traditions. Ce mouvement est inéluctable. L’école est prise dans cette histoire-là : un mouvement où l’enfant n’est pas seulement reconnu comme enfant mais comme sujet de droit. Sa protection et son éducation sont des devoirs de la société à son égard. Mais il a aussi « droit de », « pouvoir de » négocier. Une idéologie contractualiste ainsi qu’un courant sociologique se sont développés.

D’un autre côté, la fragmentation et la segmentarisation sociales accrues dans et hors l’école (carte scolaire et son contournement, la ségrégation urbaine) créent une homogénéisation du recrutement social par le bas. Ce phénomène accroît l’incivilité, la violence, le ressentiment envers l’école, et pose la question de l’éducation à la citoyenneté, à la démocratie, au risque de la poser seulement pour les pauvres, au risque de traiter la violence à l’école comme violence sociale. Or, la violence ne doit pas se « pacifier » mais une réponse doit s’élaborer. La violence met en effet en cause les enjeux des démocraties sur l’ensemble de la formation sociale et du système éducatif. Ce ne sont pas des questions à la société mais des questions de société qui sont posées.

Si on prend une optique sécuritaire ou compassionnelle (elles se ressemblent), on réduit le traitement de l’exclusion au traitement des exclus. Il y a alors abdication du politique car abdication devant la conflictualité sociale.

Comment prendre à bras le corps la difficulté de conjuguer l’appropriation par les élèves, d’une part de la situation d’apprentissage, et d’autre part de l’enjeu d’apprentissage, ce que vous avez appelé la « dévolution » ? Comment articuler les niveaux politique, pédagogique et social du problème ?

Il y a difficulté à penser les trois à la fois. Il faut pourtant articuler les trois, ne pas traiter le pédagogique indépendamment. Nous sommes là dans l’impensé des politiques éducatives qui ont troqué la démocratie contre la modernisation. Le débat social ne doit pas seulement être un débat sur les contenus de savoirs mais sur les pratiques de savoirs. Il faut penser les contenus non comme des formes achevées mais comme aussi comme des processus formateurs. Comment rendre vivantes les pratiques de savoirs d’où sont issus les savoirs pour les élèves ? Comment faire pour que les élèves « fassent œuvre », même s’il ne s’agit pas qu’ils réinventent...

Il y a là un double risque : celui de dénier que les savoirs se pratiquent, c’est ce que fait l’enseignement dogmatique, et celui de faire débattre les élèves sur des sujets pour lesquels, n‘ayant pas les moyens de mener des controverses, ils restent dans l’opinion.

Comment mener ce débat social conjointement sur les contenus et sur les pratiques de savoirs ?

Nous avons essayé de poser ces questions dans le milieu de la recherche, mais ça n’a pas très bien marché.

Il faut essayer de mettre en travail collectif des univers et des logiques différents, l’univers et la logique de la recherche, de la décision politique et de l’activité enseignante.