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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Débuter une nouvelle fois

Romain Cayla

4 octobre 2019

La rentrée scolaire a été pour Romain Cayla une entrée dans un nouveau métier, celui d’enseignant en mathématiques. Il nous raconte son cheminement jusqu’au collège de Morlaix où il exerce ses premiers pas de professeur titulaire.


« Le passage au professorat n’est pas plus spectaculaire que ce que j’ai fait avant », dit-il. Dans son parcours, il a été successivement technicien du son, commerçant dans une boutique alimentaire lyonnaise spécialisée dans la promotion des circuits courts et l’agriculture paysanne, technicien du spectacle puis de radio. Est ce la recherche d’une vie stable, l’attrait d’un univers qu’il connaissait par son entourage où il compte de nombreux enseignants, la transmission et les échanges de savoirs vécus lors de ses expériences précédentes, il ne saurait le préciser, préférant parler de faisceau de raisons plus que de vocation. « Il n’y a jamais une raison toute seule, je me projetais bien dans ce monde-là. »

Il envisage le métier de prof comme ceux qu’il a exercés précédemment, avec l’envie de le faire bien. Il est attiré par un statut social correspondant à ses aspirations culturelles, qui lui permette de se poser après un travail en régie qui imposait un rythme décalé avec un risque permanent de précarité. Il s’amuse de se sentir « transfuge dans un autre monde social » tout en considérant son arrivée dans l’univers éducatif comme un « retour au bercail  ». Fils de profs, il constate toutefois que cet univers a changé, que le métier n’est quasiment plus le même que celui qu’on lui racontait. « Quand on se lance dedans, on se dit qu’on aime bien transmettre mais cela ne suffit pas, c’est tellement plus que cela d’être prof. »

Titulaire d’une licence de mathématiques, il reprend des études longtemps après les avoir laissées de côté faute de motivation tenace. Dix-sept ans après, il y prend goût, revoit les bases oubliées avant de passer le CAPES à la fin de son Master 2 Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation. Il ne trouve pas de poste proche de chez lui, alors il enchaîne avec la préparation de l’agrégation externe, où il est admissible. Son année lui permet d’apprendre et apprendre encore, d’approfondir ses connaissances en mathématiques mais pas seulement. Il s’intéresse à la pédagogie, aux moyens de faire naître l’envie d’apprendre chez l’autre, chez l’adolescent.

Au-delà de la transmission

Son métier d’enseignant, il le perçoit au-delà de la transmission avec un rôle d’éducateur, de passeur au-delà de la discipline. « Transmettre c’est presque un mot que je n’ai pas envie d’employer car cela fait penser à un passage d’un vase à l’autre. » Il se souvient de moments où, fascinés par la technique, des gens lui demandaient de lui expliquer des choses sur le son et où il répondait avec plaisir mais en noyant son interlocuteur sous des notions qui empêchaient toute appropriation. Il tentait de transmettre mais n’était en rien pédagogue.

Il s’en rend compte dès sa première année de Master, pioche dans les numéros des Cahiers pédagogiques et du côté de Philippe Meirieu. En deuxième année, il poursuit ses lectures, son intérêt affûté par les cours d’un enseignant chercheur Daniel Faggianelli sur la sociologie, l’histoire et les sciences de l’éducation. Il regrette le peu de place fait à la pédagogie dans la formation tout comme le décalage ressenti parfois avec les autres étudiants, pour la plupart plus jeunes que lui, qui semblent rejeter les aspects universitaires et réflexifs pour embrasser plus rapidement la posture imaginée du prof en action. Lui tâtonne, à la recherche de ce qu’est un pédagogue.

Expérimenter et réfléchir

Pendant son année de stage, il expérimente beaucoup de choses, se laisse le droit à l’erreur, profitant de la rédaction de son mémoire pour poser une analyse réflexive et approfondir ses connaissances en pédagogie. Il constate la difficulté de préparer des contenus adaptés, de parvenir à les enseigner lorsque dans la classe l’hétérogénéité est forte ou que les leaders sont des éléments perturbateurs. Il perçoit aussi ce qui fait et lui fera aimer son nouveau métier. « Ma pépite d’or dans le métier de prof, ce sont les jaillissements de compréhension des élèves, quand tu entends le fameux “ah mais en fait c’est trop facile !”. Parfois il y en a même des vagues dans la classe, parce que tu as donné un exemple qui, pouf, a fait le travail de déblocage. Pour moi c’est ça le vrai bonheur du prof, voir éclater les connaissances et l’intelligence comme du pop-corn. »

En cette rentrée, il a trouvé un poste de titulaire, au collège Tanguy-Prigent, à Saint-Martin-de-Champs, ville voisine de Morlaix. C’est un petit établissement de 200 élèves qui, sans être classé en éducation prioritaire, en possède toutes les caractéristiques, avec beaucoup de boursiers, des élèves en foyer, une section pour élèves allophones, des situations sociales et financières difficiles, des histoires de violence. Ce contexte lui plaît, lui qui l’an passé est allé rencontrer des enseignants en réseau d’éducation prioritaire.

La principale est investie dans la relation éducative avec les élèves, l’équipe pédagogique est stable avec des enseignants passionnés par leur travail et un projet d’établissement a été partagé lors de la journée de pré-rentrée. « J’ai vu l’inverse pendant mon stage en lycée avec 1700 élèves, un proviseur avec plein de responsabilités et qui passait rarement en salle des profs. Là, on sent une volonté de bienveillance et d’accompagnement envers les gamins. »

Lui qui se disait inhibé à l’idée d’enseigner en collège, se sent rassuré de pouvoir apprendre tout le temps auprès de collègues expérimentés. Il est professeur principal, enseigne auprès de 6e et 4e et intervient en accompagnement personnalisé avec les 5e et les 3e. « En AP, je différencie beaucoup plus, je m’autorise à prendre plus le temps. C’est beaucoup plus improvisé. J’aime ce côté-là, l’idée de venir en renfort d’autres profs, de me mettre à leur service et à celui des élèves. »

Questions et aspirations

Il se dit un peu trop classique en cours, loin encore de ce à quoi il aspire, sans doute pour se rassurer dans ses premiers pas dans le métier. Il regarde du côté de la coopération, de la résolution de problèmes en groupe, de la classe inversée en se sachant maîtriser les techniques de conception de capsules vidéo.

Il s’interroge encore sur la façon de susciter la participation de tous et puise dans une de ses dernières heures de vie de classe des éléments à mobiliser. Il s’agissait de préparer les élections des délégués dans le cadre du parcours citoyen élaboré dans le projet d’établissement. Les élèves devaient constituer des listes avec des discussions pour organiser la campagne. Une d’entre eux était chargée du compte-rendu. La classe était vivante, autonome et démocratique. « C’est une situation que j’aimerais retrouver, avec cette qualité d’écoute entre eux. Ils étaient stimulés car ils étaient dans le faire. Cela a changé aussi mon rapport avec eux. »

Des idées et des envies, il en a à foison. Il aimerait développer des projets interdisciplinaires mêlant les maths et le français, pourquoi pas de l’histoire-géographie. Il perçoit le terreau favorable mais préfère patienter pour se familiariser avec son nouveau métier. La gestion de classe, un terme qu’il range dans la catégorie novlangue, l’effrayait un peu, avec la crainte de manquer d’autorité, de ne pas parvenir à susciter l’envie de se mettre au travail.

Petit à petit, il trouve la façon d’enseigner qui lui convient, celle où il se sent légitime et fidèle à ce qu’il est, celle où ses élèves travaillent en confiance. Il a laissé de côté des idées qui lui semblaient correspondre à un idéal d’enseignement. Il se voyait faire classe la porte ouverte et a constaté que c’était difficile. Les habitudes étaient autres et l’acoustique désastreuse. Il se laisse le temps d’apprendre son métier. « Dans ma tête je pensais que j’allais être prof entre cinq et dix ans. Aujourd’hui je me sens petit et j’ai envie de grandir. »

Monique Royer


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