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Billet du mois (N°418, novembre 2003)

Débattre à reculons

Par Raoul Pantanella


Débutant en lycée, j’avais voulu un jour faire comprendre à mes élèves - et donc leur faire accepter - les notes que je mettais à leurs dissertations et commentaires de textes. J’imaginais une séance de régulation en petits groupes, suivie d’un grand débat en classe entière au cours duquel on se dirait tout, c’était promis. Je voulais qu’ils intériorisent les raisons qui faisaient que je sanctionnais telle faute ou valorisais telle réussite. J’étais persuadé qu’en revenant ainsi collectivement sur un paquet de copies déjà corrigées mais dont les notes avaient été intégrées la veille à la moyenne du trimestre, j’allais faire un tabac.

Je fis un bide.

Le débat d’après-coup, sans ressort dramatique ni véritable enjeu comme de pouvoir par exemple refaire le devoir et améliorer sa note, ça ne marchait pas. Les élèves qui avaient eu de bonnes notes eurent l’occasion d’être valorisés davantage et s’intéressèrent un peu à la chose. Les autres, la majorité, qui auraient dû être les principaux bénéficiaires de cette métacognition décalée, n’étaient pas désireux d’avoir à expliquer leurs erreurs et leur misère. Ils ne s’impliquèrent pas. Ce fut atone.

Je crains fort que le grand débat sur l’école, que le ministre Ferry a lancé, n’aboutisse à un grand ratage annoncé. Pour des raisons similaires à celles qui dans ma classe m’avaient fait manquer mon coup.

Pour le climat psychologique d’abord : j’avais commencé par noter et sanctionner mes élèves. Aujourd’hui, les enseignants sortent du puissant mouvement de grèves de mai-juin avec des bleus à l’âme et des trous béants sur les bulletins de paie. Rien ou presque n’a été réglé des questions qui les ont par milliers jetés sur le pavé des manifs. La catharsis sociale, comme dit Philippe Meirieu, ne s’est pas faite, la colère couve. Pour calmer ce qu’il appelle pudiquement le malaise enseignant, le ministre a imaginé un grand débat, à l’instar de Clémenceau qui jadis, pour enterrer un problème, créait une commission... Mais commencer par punir ceux avec qui on veut débattre, leur appliquer, sans négociation syndicale préalable, toute la rigueur des règlements ne crée pas une ambiance favorable.

Mais il y a plus grave : ici aussi les jeux sont faits, rien ne va plus ! Mes élèves n’avaient pas voulu rejouer une partie finie, enregistrée, dont ils ne pouvaient escompter le moindre bénéfice. De même, le grand débat annoncé laisse de côté des questions qui sont jugées centrales par une grande partie du personnel (les retraites, les fins de carrière, la décentralisation des TOS, les suppressions de postes de surveillants et aides éducateurs, etc.) Tous les sujets pourront être abordés, jurait le ministre à la télé. Sauf ceux-là, qui sont vraiment des sujets qui fâchent.

Et les questions pédagogiques, elles, on les aborde ou pas ? Ah, mais oui, pour celles-là allez-y sans tabou, ni limites !

Sauf que moi, ministre, sur ces questions-là aussi j’ai pris des décisions avant le débat ! Ainsi, je rends facultatifs les itinéraires de découverte en collège (IDD) : n’avait-on pas fait naguère la même chose avec leur première mouture, les parcours diversifiés ? En effet, et ça les avait tués.

Même tarif pour les projets personnels à caractère professionnel (PPCP) des lycées professionnels : facultatifs !

Autre chose : l’éducation civique juridique et sociale (ECJS) vous embête au lycée ? Vous ne voyez pas bien comment faire faire à vos élèves l’apprentissage de la vie citoyenne et démocratique ? Traitez donc ces sujets avec seulement un ou deux petits groupes d’élèves dans le cadre des TPE et oubliez vos soucis.

Et quant aux TPE, justement, que je n’ai pas encore pu facultativer, - permettez le néologisme -, si vous me demandez bien fort pendant le débat de les passer à la trappe, je suis tout disposé à vous donner satisfaction. Vous me direz ? Et tenez, pendant que vous débattrez, dites aussi beaucoup de mal de la méthode globale en lecture. Je sais qu’on ne l’utilise plus depuis les années soixante, mais certains à droite, qui m’ont fait ministre, adorent se faire peur avec des vieilles lunes. Ne me réclament-ils pas aussi la fin de la mixité à l’école et le retour aux blouses grises ?

Allez, débattez, débattez, nous avons déjà fait le reste.

Raoul Pantanella