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Quelle éducation prioritaire ?

De la « zone » au « réseau »

Christophe Rousseau

Où va l’éducation prioritaire ? Depuis trente ans, bien des choses ont changé dans la relation avec les partenaires locaux, en particulier les collectivités. Reste la nécessité d’une action forte dans des quartiers en difficulté, toujours d’actualité.

Instituteur depuis 1982, je travaille depuis trente ans en zone d’éducation prioritaire : j’y ai occupé les fonctions de chargé de classe, d’animateur soutien ZEP (BCD, ludothèque…), de directeur d’école, et aujourd’hui de coordonnateur de Réseaux de Réussite Scolaire (RRS).

Des « partenaires » au « projet éducatif local »

Mon premier stage en responsabilité fut dans une école de Garges-lès-Gonesse. Tous les établissements scolaires de la ville venaient d’y être classés ZEP. Lors du premier jour de ce stage, l’école était fermée, comme toutes les écoles de la ville. C’était une journée de rencontres entre partenaires : instituteurs des écoles et professeurs de collège, animateurs des centres de loisirs et assistantes sociales, agents des services municipaux (jeunesse, culture, sports, action sociale…), acteurs du théâtre de l’opprimé et militants des groupes d’alphabétisation, l’AFL et l’OCCE, les Francas et les CEMEA, l’AGIEM et le GFEN, le SNI-PEGC et la FCPE… Les acteurs locaux étaient tous là, ceux que les textes fondateurs des zones prioritaires avaient convenu d’appeler sans plus d’explicitation « les partenaires habituels du système éducatif » dans sa « lutte contre les inégalités de l’école, et plus généralement, contre les inégalités sociales ». La circonscription élaborait son projet spécifique global et l’inaugurait par cette rencontre festive et studieuse.

Trente ans plus tard presque jour pour jour, à Argenteuil cette fois, j’ai revécu une grande journée du même type au service d’un projet éducatif global. Signe des temps, la collectivité locale en était cette fois le maitre d’œuvre et l’initiateur ; il s’agissait d’initier l’élaboration du projet éducatif local de la ville. Le maire a ouvert cette journée en définissant sa volonté de « placer la réussite éducative au cœur des politiques publiques municipales et d’en faire clairement une priorité ». C’est que depuis trente ans, et dans le contexte notamment du déploiement des lois de décentralisation, la place du local s’est considérablement étendue. Dans ce nouveau paysage, l’école perd son statut d’institution centrale et exclusive au profit d’une véritable reliance sociale ; elle participe désormais d’une « coproduction éducative » qui fédère un réseau de partenaires actifs. La ville quant à elle se revendique « territoire apprenant » ; c’est le cas notamment d’Argenteuil qui a rejoint le réseau français des villes éducatrices.

Autres temps, autre école

Dans le discours, la lutte contre « l’échec scolaire » est devenue exigence de « réussite scolaire ». Elle est liée aujourd’hui à l’innovation. Le programme Éclair est promu « avant-garde de notre école ». L’école républicaine est désormais celle du socle commun, avec son corolaire qui est la personnalisation des parcours scolaires : « Premier vecteur de l’égalité des chances, la personnalisation des parcours scolaires constitue une promesse de réussite pour chaque élève, quel que soit le chemin qu’il emprunte. »

L’objectif de réussite éducative est de transformer les pratiques des acteurs impliqués en même temps qu’elle (ré) génère ces derniers. « Le réseau structure la nouvelle organisation de l’Éducation Prioritaire ». Le concept de zones suggérait la stabilité. Le partenariat renvoyait à un travail organisé pour faire converger les actions des acteurs ; celui de réseau, lié à l’analyse systémique, implique un modèle fluide, dans une logique de coordination et de mutualisation constantes. La transversalité devient la règle, l’équipe pluridisciplinaire l’outil de base.

Les évolutions et les réalités sociales, économiques, culturelles et politiques actuelles ont bouleversé les logiques d’accompagnement. L’école, dans ce bouleversement, a certes changé, mais la société a changé bien plus vite encore. Surtout, ce qui a sans doute le plus changé, c’est le rapport entre les deux.

Cahincaha

Sur mon terrain d’exercice professionnel, j’observe la suppression des postes surnuméraires dans les écoles (REP et RASED) tandis que le programme de réussite éducative (PRE) recrute psychopédagogues et médiateurs culturels. J’assiste à la disparition de la formation initiale et continue des enseignants, mais participe à des stages de formation à la prise en charge en équipe pluridisciplinaire proposés par ce même PRE. Le CMPP et le PRE organisent un « séminaire de clinique urbaine » qui regroupe des praticiens locaux et des universitaires. Il s’agit désormais de penser et repenser les pratiques à travers un dispositif pluridisciplinaire qui fabrique des complémentarités et un maillage partenarial des hétérogénéités, « un dispositif mixte qui traite du mixte avec du mixte ».

Plus que jamais, la mise à jour des possibles s’invente dans une confluence d’expertises et l’invention de nouveaux agencements. La formidable capacité innovante et subversive initiée par la création des ZEP s’en trouve déplacée, transformée, réactivée, redéployée.

La politique d’éducation prioritaire continue. Mais cela signifie, d’abord, et aussi, que l’inégalité scolaire et la détresse sociale n’ont pas cessé non plus...

Christophe Rousseau
coordonnateur RRS, Argenteuil (95)


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